25.02.2010

Page d'accueil:

Bienvenue sur le blog de Tal 

qui est terminé à présent.




 

Pour découvrir le blog original, rendez-vous sur http://konseledize@blogspot.com


Pour
lire les chapitres de sa vie, allez sur la colonne de gauche et cliquez
sur archives 2009, novembre, commencement. Ensuite, en chaque bas de
page, il faut cliquer sur messages plus récents.
 

Ainsi les pages du blog s'afficheront les unes après les autres.




Remerciements


Je remercie ma collègue S. W. qui n'a
pas hésité à sacrifier une part de ses vacances pour relire mon
manuscrit et m'apporter ses précieux conseils.


Je
remercie la doctoresse E. P.-C. qui non seulement a accepté de préfacer
mon livre, mais également de parrainer un de mes jumeaux.


Merci
à ma famille, mes amis, collègues et élèves qui m'ont entourée et ont
été présents pendant l’interminable et douloureuse période de deuil.   
           


Enfin, merci à mes quelques lecteurs
fidèles. Si vous estimez que l'histoire de Tal risque d'intéresser
quiconque n'hésitez pas de parler de mon blog.


J'espère
de tout cœur que l'exemple dramatique et négatif de Tal permettra de
prévenir ne serait-ce qu'une mort inutile et irréfléchie.


J'espère
que notre tragédie mènera ne serait-ce qu'une école à prendre
conscience de la spécificité de chaque élève, de la fragilité de
certains d'entre eux avant de prendre des mesures excessives.


J’espère que notre combat contre l’isotrétinoïne finira par sauver des vies humaines.

                        



20.02.2010

Chapitre trente-quatre


Pensée magique


Le
réveil de l'état de choc, la prise de conscience de l'absence de Tal ne
s'opérèrent que progressivement. Ewel n'accepta pas le geste de son
fils, même si elle avait affirmé qu'elle le lui avait pardonné. Aussi
souhaitait-elle qu'il réapparaisse dans ses rêves ou à travers des
signes. Jamais, jusqu'à ce jour, son esprit rationnel et cartésien ne
s'était pareillement emballé et laissé aller à des rêveries apparemment
insensées. 


A
sa grande surprise, les signes finirent par arriver. Ewel avait demandé
à Tal absent de devenir pour sa famille une espèce de gardien: sa
force, son intelligence et sa beauté parurent à posteriori surhumains à
la mère endeuillée. Alors qu'elle se rendait en ville pour des
démarches administratives, elle égara le ticket de stationnement d'un
grand garage souterrain de la ville. Elle savait l'amende sévère et,
dans son agitation, demanda à son fils défunt de lui venir en aide.
Lorsqu'elle finit par exposer son désarroi au responsable du parking,
celui-ci réfléchit un instant, puis avec un geste impatient de la main
la renvoya à sa voiture en lui promettant de lui ouvrir la barrière. 


Moins
de deux semaines après le suicide de Tal, Yoav reçut un appel
téléphonique auquel il ne s'attendait pas. Son interlocuteur était un
jeune homme à l'accent américain dont le nom de famille était identique
au sien. Il était arrivé en Suisse environ une année plus tôt, de sorte
que deux familles K. vivaient à présent à Genève. Yoav avait organisé
des recherches à propos de son patronyme: le nom provenait des environs
de la petite ville polonaise de Bransk. La plupart des K. avaient péri
dans la Shoah, les rares survivants étant à l'époque des jeunes gens
qui avaient fui au préalable. Ainsi, plusieurs K. étaient partis aux
USA, une branche de la famille se trouvait en Australie et à présent de
nombreux K. vivent en Israël. Après le départ d'Avram de Buenos Aires
et le mariage de ses deux sœurs, il ne restait plus de K. en Argentine.
En conclusion, c'était un nom de famille plutôt rare. Au bout du fil,
le jeune Ronny K. apprit à Yoav que sa femme avait accouché d'un fils
et qu'ils seraient heureux de le convier à la Brit Mila (circoncision).
Sans demander son avis à Ewel, Yoav avait accepté l'invitation. Sa
femme sursauta:

- Que dis-tu, un petit K. est né à Genève? Et comment s'appelle-t-il?

- Je n'en sais rien, tu sais que dans le judaïsme, on ne révèle le prénom qu'au moment de la Brit.

- Imagine, s'ils l'appellent Tal! Et quand est-il né?


- J'ai oublié de demander!

-
Mais ça ne va pas! Comment peux-tu oublier cela! Imagine s'il est né le
jour où Tal est parti. Imagine un instant, que dans la même ville, le
même jour, un Tal K. meurt et un Tal K. naît.

- Ce serait une
coïncidence troublante, mais comme la Brit a lieu huit jours après la
naissance, c'est peu probable: le petit doit être né le 14 octobre.

Ewel
n'était pas satisfaite de l'explication de son mari et attendit avec
impatience le jour de la cérémonie. Enfin, dimanche matin, Yoav et Ewel
se rendirent à la synagogue la plus orthodoxe de la ville où ils firent
connaissance de la famille K. de Long Island et apprirent, bouleversés,
que le petit Michaël, et non pas Tal, était effectivement né le 8
octobre, qu'une jaunisse avait été responsable du délai de sa
circoncision.


Comme si ces coïncidences ne
suffisaient pas, Ewel découvrit quelques semaines plus tard dans le
quotidien de la ville une annonce de naissance pour le moins
surprenante:

TAL

Est né le 5 décembre à l'aube

Israël


Ewel
s'interrogea sur les raisons de cette annonce laconique, sans nom de
famille, sans renseignements sur le rapport du nouveau-né avec Genève,
rien. Elle espérait presque que c'était un signe de son fils défunt,
une sorte de renaissance, une réincarnation. Or, quelques jours plus
tard, le mystère s'éclaircit grâce à une nouvelle annonce corrigeant et
complétant le faire-part tronqué: le petit Tal avait des parents
d'origine genevoise qui voulaient, par le biais du journal, faire
connaître l'heureux événement. Il s'avéra que le petit Tal avait
également deux grands frères, dont l'un s'appelait… Naïm. 


Une
nuit de pleine lune, exactement deux mois après le décès de Tal, Ewel
réalisa un album à partir des photos numériques sauvegardées sur
l'ordinateur de son fils mort. Il était peu après minuit lorsqu'elle
termina et enregistra définitivement son travail, satisfaite malgré sa
tristesse. Avant d'éteindre l'ordinateur, elle décida de vérifier une
dernière fois son document. A son grand étonnement, sur l'une des pages
qui montrait Tal avec ses amis au Canada, l'unique photo sur laquelle
il figurait seul avait été substituée par une autre qu'Ewel avait fini
par éliminer de l'album: elle montrait un Tal ébouriffé, grimaçant et
grinçant. Elle effaça l'image intruse et rechercha la photo originale.
Elle enregistra immédiatement le changement et continua à inspecter les
pages du livre numérisé. Sur la dernière page de l'album, une nouvelle
surprise l'attendait: un beau portrait de Tal avait été échangé au
profit d'une autre image, où on le voyait avec son fameux sourire à la
Brice de Nice. Elle répéta la même opération de correction que la
première fois. Alertée, elle revint sur la première page qui avait
mystérieusement été modifiée. Et là, elle éprouva une panique soudaine:
à la place de Tal seul, il y avait la photo d'un Tal mordant un gros
poivron rouge: photo symbolisant pour elle l'expression "croquer la vie
à pleines dents". Affolée, elle remplaça à nouveau l'image et retourna
à la fin du livre. A la place du portrait angélique, un Tal ébouriffé,
grimaçant et grinçant lui fit un clin d'œil. Elle fut saisie de chair
de poule et, dans son effroi, éteignit l'ordinateur sans se préoccuper
de la sauvegarde des changements. Or, le lendemain matin, lorsqu'elle
ouvrit l'album numérisé, il était tel qu'elle l'avait conçu avant les
apparitions nocturnes. L'esprit de la nuit n'interférait plus. Ce qui
n'avait probablement été qu'un bug informatique se chargea soudain de
sens pour Ewel: s'il s'agissait d'un signe de son fils, avec ses
grimaces et clins d'œil, il voulait qu'elle rie et s'amuse à nouveau,
qu'elle croque sa propre vie, qu'elle cesse de pleurer et de se
lamenter sur une décision qui n'appartenait qu'à lui.


Cette
intuition fut confirmée par Yoav. Un matin, il raconta à sa femme que
Tal lui était apparu en rêve. Le jeune homme lui avait demandé de dire
à Ewel qu'elle ne devait pas souffrir à cause de lui, qu'il se trouvait
bien là où il avait choisi d'aller. Pas vraiment réconfortée, Ewel se
demanda pourquoi son fils s'était manifesté à Yoav et pourquoi il ne
s'invitait pas dans ses propres rêves pour la consoler alors même
qu'elle était désespérée. Elle dut encore patienter quelques semaines
avant que son vœu ne se réalise. Une nuit, elle retrouva Tal sur la
banquette arrière de leur première voiture, la petite berline bleue,
celle que Yoav lui avait offerte à sa sortie de clinique dix-huit ans
plus tôt. Naïm se trouvait sur le siège avant et les observait. Elle
leur annonça sa nouvelle grossesse et leur montra fièrement son ventre
convexe. Tal sourit et dit: "Maman, je suis très, très heureux". Il
paraissait tellement réel, tellement vivant qu'elle désirait ne plus se
réveiller, ne plus affronter la réalité insoutenable qui s'imposerait à
elle dès qu'elle ouvrirait les yeux. Cette cruelle réalité des
survivants est probablement ignorée des candidats au suicide: si
seulement ils savaient que leur geste désespéré écorche, assomme,
torture, anéantit leurs proches. Si seulement ils pouvaient éprouver le
traumatisme, la plaie profonde, la meurtrissure physique et morale
qu'ils infligent à leur famille. Si seulement ils en avaient
conscience, si seulement ils étaient capables d'empathie, alors
peut-être, hésiteraient-ils et éviteraient-ils de passer à cet acte
criminel et brutal.


MIX et REMIX




19.02.2010

Encore un suicide

Dans le cadre de notre association AVRG, nous recevons régulièrement des témoignages terribles.


Je
publie celui-ci que je viens de découvrir en préservant évidemment
l'anonymat de la victime et de la personne qui a envoyé ce courriel à
nos membres français:


- Ma mère a élevé des enfants de la DASS en même temps que mes frères

-
F. est arrivé chez nous à l'âge de 18 mois et il s'est suicidé par
pendaison dans le week end du 6 au 7 février 2010 (il aurait eu 20 ans
le 7 mai 2010). On ne sait pas quel jour exactement, il n'a été trouvé
que le lundi 8 février.

- Nous ne comprenons pas du tout son
geste, il était entouré par toute notre famille, sa famille "adoptive"
et avait aussi des contacts avec sa vraie famille.Il avait des amis, un
appartement, un CDI. Il avait des projets de reprendre des études pour
faire un autre boulot.Mais depuis à peu près 1 mois, il est devenu
subitement triste, il a perdu du poids, devenait de plus en plus
paranoïaque ("tout le monde me dévisage, m'observe" disait il.

-
Nous venons de découvrir qu'il prenait depuis un mois du CURACNE (il
était suivi par le dermatologue LAMAY à AGEN 47 , on ne sait pas sa
posologie, mais on vous renseignera dès qu'on aura des infos.

-
Quand il n'allait pas , il savait où nous trouver, nous ses frères et
soeurs de coeur, ou ma mère avec qui il avait des relations très liées,
ou encore nos enfants qui avaient quelques années de moins.

- Mon
petit frère est mort , c'est très difficile pour nous mais là il faut
que les instances compétentes prennent conscience de la dangerosité de
cette molécule et le sorte définitivement.Les patients ne doivent plus
souffrir, ni mourir...Les familles ne doivent plus supportés cette
douleur.

- Merci pour ce que vous faites, je n'ai pas eu le temps
et le courage de remplir les feuilles que vous m'avez envoyées mais ça
ne va pas tarder.

- A très bientôt


N.B. Le Curacné est un générique français du Roaccutane contenant la molécule isotrétinoïne.


Je
répète ce que j'avais écrit dans un message plus ancien: la molécule
citée a également dû jouer un rôle majeur dans la fragilisation du
psychisme de Tal.



18.02.2010

Chapitre trente-trois


Surlendemain


La
première volonté d'Ewel avait été de voir son enfant. Lundi, en fin de
journée, son vœu fut exaucé. Tal reposait dans la crypte d'une vilaine
chapelle à côté du théâtre où elle s'était rendue avec ses élèves une
semaine plus tôt. Ewel n'avait jamais vu de cadavre. On lui avait dit
que les morts étaient beaux et sereins, qu'elle ne devait pas avoir
peur. Elle se précipita sur le cercueil ouvert où reposait son fils
dans des draps de soie blanche. Il portait le t-shirt qu'il avait
acheté pendant les vacances aux Canaries sous une chemise blanche à
longues manches. Alors qu'il avait été si beau de son vivant, son
visage inerte, privé de son âme, exprimait à la fois exaspération et
regret. Ewel embrassa cette face inanimée, étrange, caressa les belles
mains de son fils croisées sur son abdomen. Elle répéta sans cesse la
même question: "Pourquoi Tal, mais pourquoi, pourquoi donc?" Alors
qu'elle aurait désiré s'étendre aux côtés de son enfant, pour rester
définitivement avec lui, Yoav et grandma l'arrachèrent de force à la
crypte pour la ramener dans le monde des vivants. Un monde où on
souffre, où on s'acharne, mais où on respire et où le soleil brille. 


Pour prendre congé de lui, elle rendit trois fois visite à son fils bien-aimé. Pour son dernier voyage, elle lui apporta l'Iliade et l'Odyssée
d'Homère ainsi que ses baguettes de batterie. Lors de sa troisième et
dernière visite, elle fut rejointe par Matthias, le fils de Gisela qui
avait étudié avec elle vingt ans plus tôt, le fidèle ami de Tal. Le
jeune homme fut bouleversé par la vision de la dépouille de son
camarade. Or, Ewel, noyée dans les profondeurs de son propre chagrin,
rendue insensible par l'intensité de sa douleur, ne perçut pas le choc
du jeune homme et ne put lui être d'aucun soutien. En revanche, elle
admira en silence son magnifique geste: prendre ainsi congé de son
camarade était le témoignage d'une amitié indéfectible, même au-delà de
la mort. Si seulement Tal avait eu conscience d'avoir été tant aimé!

Ewel
vit, sans vraiment s'en rendre compte, le très grand nombre d'amis,
d'élèves, de voisins et de collègues qui s'étaient déplacés à
l'occasion de l'enterrement de son fils. On lui rapporta qu'elle avait
été digne et courageuse. Il n'en était rien: le choc l'avait hébétée.
Ce qu'elle observa dans son détachement, c'était le cercueil en bois de
chêne porté par des camarades et l'enseignant de son fils. Elle
remarqua la présence charismatique et humaine du rabbin, soulagée de
ses paroles réconfortantes, exemptes de jugement:


 "La
vie en hébreu se dit khaïm. C'est un pluriel. On ne parle pas de la
vie, mais des vies comme pour affirmer que la vie de l'individu n'est
pas un trait rectiligne.

La vie est comme un faisceau composé
d'une multitude d'éléments qui interagissent entre eux. Pour certains
d'entre nous ce faisceau, même lourd, est supportable.

Pour certains d'entre nous, ce faisceau offre de multiples possibilités qui justifient l'envie de vivre encore et encore plus.

Mais
certains, ce faisceau les enserre, ce faisceau est d'une pesanteur
insupportable. Courage ou oubli de soi, le geste qu'a accompli Tal
restera une énigme pour la plupart d'entre nous.

Les proches et
vous en particulier, Ewel, Yoav et Naïm, allez vous poser de multiples
questions, remettre en cause ce que vous avez fait.

Mais
l'entendement ne vous permettra pas, comme il ne permettra à personne,
de comprendre son geste dans sa totalité. L'a-t-il compris lui-même
avant de le commettre?

Certains affirment la liberté individuelle.

Mais
pour d'autres, en constatant les influences multiples qui pèsent sur
chaque individu, cette liberté est réduite comme une peau de chagrin.

Alors
parfois, l'horizon est obstrué et le faisceau de la vie enferme
l'individu qui ne croit plus pouvoir aller vers une lumière terrestre.

Tal
était de ceux-là. Son geste est un cri de souffrance, une expression de
douleur. Du fond de son obscurité, il a préféré trouver le silence du
repli extrême sur lui-même. Son preste sourire s'est éteint. Sa voix
s'est tue…"


Ewel entendit ces paroles. Elle entendit
également les textes lus avec courage par sa sœur, Diane, et par sa
belle-sœur, Netta, qui avait le fait le déplacement depuis Israël en
compagnie des deux frères de Yoav. Elle entendit le kaddish récité par
ce dernier en pleurs. Elle observa l'ensevelissement de la dépouille
qui fut rapidement recouverte de terre et de roses blanches. Elle nota
les personnes qui défilèrent devant elle, la saluant, l'embrassant,
l'encourageant: elle avait l'impression de revivre en résumé sa vie
commune avec Tal, du jardin d'enfants jusqu'au lycée en passant par les
écoles privées qu'il avait fréquentées, les représentants de tous les
ordres d'enseignement, les témoins importants, les amis de toutes les
étapes de son existence tronquée étaient venus. Elle ressentit la
fatigue puis l'épuisement due à la position debout. Elle apprécia les
mélodies que l'orchestre communal entonna en l'honneur du musicien qui
les avait quittés. Alors qu'elle avait perçu les images et les sons de
la cérémonie, le tout gardait un caractère irréel, fictif comme s'il
s'était agi d'un film dont elle était seulement spectatrice.


Le
directeur du lycée de son fils lui remit une enveloppe contenant les
phrases que les camarades de Tal avaient écrites après l'annonce de la
monstrueuse nouvelle. Ewel lui en fut reconnaissante et garda ces
précieux témoignages amicaux, dont voici quelques-uns:


Tal et ses lunettes de soleil: "le talentueux"!


Brillamment incompris…


"Salut, beau blond!"


"Mais, je ne suis pas blond!"


Pourquoi? Pourquoi?

Tu avais tout pour toi!

L'intelligence, la gentillesse, la bonté et la beauté. Qu'est-ce qui te manquait? Je ne comprends pas! J'aimerais comprendre.



Tal,

Je
te connais peu, mais tu es un exemple pour moi ainsi que pour tous les
élèves de terminale. Je te voyais élève de l'année en train de dire ton
discours à la cérémonie de maturité.

Nous ne t'oublierons jamais.

Tu resteras dans le cœur de chacun de nous.


Fatal? Brutal? Peut-être!

L'intelligence la plus brillante n'est pas une bonne chose si elle est doublée de solitude.


Regardons autour de nous et ne laissons pas cela se reproduire.

En tout cas, Tal, merci pour le bout de chemin trop court qu'on a partagé.


Adieu Tal, l'homme qui était trop bon et juste pour cette terre si triste et mauvaise.



Tal,

S'il y avait une personne parmi nous qui donnait le bon exemple, c'était bien toi.

Tu nous rappelles que la vie est si fragile.

Toi qui avais une ligne si prometteuse, tu nous a quittés. Quel esprit fort tu avais, je t'admirais, mais pourquoi?


Aucun problème de la vie n'est digne de la mort.

Il y a toujours une solution.


Une
solution pour Tal? Cette fois-ci, il empêcha son entourage de lui
trouver une solution. Tel était Tal, quand il en eut assez, il se leva,
partit, disparut sans le moindre avertissement, en toute discrétion,
définitivement.

Les amis et proches continuèrent d'affluer
pendant le shiva (veillée funéraire de sept jours dans le judaïsme) et
pendant le mois qui suivit le décès de Tal jusqu'au shloshim (trente
jours après le décès). La classe de Tal vint faire ses adieux à la
famille endeuillée le matin avant d'entreprendre le voyage de fin
d'études à Istanbul où leur ami disparu aurait dû les accompagner.
Puis, peu à peu, la vie reprit ses droits et tous vaquèrent à nouveau à
leurs occupations quotidiennes, familiales et professionnelles. Tous,
même Ewel, Yoav et Naïm. Mais pour eux, rien ne ressemblait plus à leur
vie passée: il y eut désormais un avant Tal et un après Tal, comme il y
avait un avant Jésus Christ et un après Jésus Christ. C'est en ce sens
que son fils aurait joué le rôle de messie dans l'existence d'Ewel.


 





16.02.2010

J'accuse


Dans
mon texte, je propose une citation libre de la lettre retrouvée après
la mort de Tal. L'ultimatum et la menace non fondée, comme quoi Tal se
trouverait privé de maturité (baccalauréat suisse) s'il ne rendait son
TM jusqu'au 12 octobre, correspondent exactement au contenu de
l'original que j'ai malencontreusement anéanti. Immédiatement après mon
geste de désespoir et de rage, j’ai cherché par plusieurs moyens à
récupérer le document. A cet effet, j’ai entre autres rencontré à deux
reprises le président du Département d’Instruction Publique du Canton
de Genève qui a tenu promesse : deux ans après la mort de Tal, une
copie de la lettre nous a été envoyée …



Or, à ma grande stupéfaction, j’ai découvert, choquée, un document
falsifié. A la place de vouloir inciter Tal à finir son TM en le
menaçant de le priver de maturité, le signataire a purement et
simplement modifié le contenu, édulcoré le message. Voici ce que j'ai
trouvé dans la copie erronée:

« En cas de non respect de cette consigne, l’évaluation de votre TM
risque d’être négative ; et, pour le reste, vous vous exposez à des
sanctions d’ordre disciplinaire. » 



Face à tant de mauvaise foi, j’ai interrogé un ami, juge d’instruction.
Il m’a expliqué que les témoins ayant lu la lettre originale (ma
famille, mes voisins et l'ami de Tal) étaient considérés comme
faillibles, que nos chances de gagner un procès étaient quasiment
nulles. 



L’incompétence fatale est à présent mâtinée d’un monstrueux mensonge.




Pour
moi, mère de Tal, l'élément déclencheur du suicide de mon fils ne fait
aucun doute: rien, ni personne ne me fera jamais changer d'avis. La
lettre de son école lui est parvenue à un moment de grande fragilité,
elle s'est muée en corde qui a étranglé et brisé sa jeune nuque. Le
fait d'en falsifier le contenu est un geste grave, c'est l'aveu du
sentiment de culpabilité du signataire et de ses complices.



Malheureusement,
aucune justice humaine ne pourra jamais réparer l'injustice que nous
vivons, la pire des injustices pour une mère: perdre son enfant;
injustice comparable à la pire des erreurs judiciaires pour un
tribunal: la condamnation à mort d'un innocent.



A
présent l'histoire de Tal existe sur la grande toile: ce n'est qu'un
blog dans le magma informe de la blogosphère. Néanmoins, mes quelques
fidèles lecteurs pourront se forger une opinion. J'ai la mienne: c'est
la certitude immuable d'une mère qui aimait, aime et aimera son fils
pour toujours. 


Qu'on se le dise...





15.02.2010

Chapitre trente-deux


Lendemain



Dimanche
8 octobre, après une nuit de pleine lune, un brouillard laiteux avait
enveloppé la ville du bout du lac, mais la journée promettait d'être
radieuse après sa dissipation. Yoav et Ewel s'étaient levés de bonne
heure. Elle prépara le déjeuner pour les amis qu'elle avait conviés
après son cours de yoga; quant à Yoav, il répara le mountain bike de
son fils avant d'enfourcher son propre vélo pour son tour dominical.
Lorsque tous deux rentrèrent, Tal était sorti. Yoav ne s'en inquiéta
pas, seule Ewel repensa à la conversation du soir et ressentit soudain
de l'anxiété. A table, son amie Amelia fit une remarque qui renforça
son sentiment d'appréhension. Yvan allait au même cours de mathématique
que Tal et avait rapporté l'attitude étrangement nonchalante de ce
dernier lors de la dernière épreuve. Ewel remarqua:

- Tal ne va pas bien en ce moment, il faut qu'on lui parle.

- Comment ça? - répliqua vivement Yoav - que dis-tu? Il va parfaitement bien!

-
Non! s'exclama la mère, irritée par le manque de sensibilité de son
mari, il ne se sent pas bien! Il m'a parlé hier soir, il m'inquiète
vraiment.


Après
le départ des amis, Yoav demanda à sa femme de l'accompagner pour un
deuxième tour à vélo. En quittant la maison, ils entendirent le
vrombissement d'un hélicoptère qui survolait leur quartier, mais n'y
prêtèrent pas d'attention. Quelques heures plus tard, ils devaient
apprendre qu'on l'avait envoyé pour secourir leur fils, pour tenter de
le ranimer, pour finalement emmener son corps. A leur retour, Ewel
s'installa devant l'écran de son ordinateur. Son fils n'était toujours
pas rentré, aussi sentit-elle son ventre se serrer et sa respiration
s'accélérer. Puis, tout se précipita! Leur existence bascula! 


En
fin d'après-midi, après le départ des deux policiers, le vide
insupportable laissé par la disparition tragique de Tal s'emplit peu à
peu de la présence de la famille d'Ewel, de leurs voisins, et de Johan
chez qui Tal aurait dû se rendre pour terminer un rapport de physique.
Dans la chambre du jeune homme, quelqu'un découvrit la lettre. Non, il
ne s'agissait pas d'une lettre d'explications ou d'adieux, comme Ewel
l'avait espéré - quelques mots lui auraient suffi: "maman, je t'aime,
pardon…" Non, il s'agissait d'une lettre avec en-tête officiel et des
formules de politesse convenues malgré la brutalité de son contenu.
Ewel ne l'avait jamais vue. Depuis trois semaines, depuis que son fils
était majeur, elle n'avait plus ouvert son courrier:

Genève, le 4 octobre 2006


Concerne: Travail de maturité


Monsieur,

Votre
maître accompagnant votre TM nous a signalé que jusqu'à ce jour, vous
n'avez rien produit en rapport avec votre travail de recherche.

Vous
nous contraignez à vous imposer à présent un ultimatum pour la
reddition de votre travail. Aussi, nous vous prions de nous le
remettre, même dans sa version provisoire, au plus tard le jeudi 12
octobre 06. En cas de non respect de cette consigne, vous n'obtiendrez
pas votre certificat de maturité.

Nous comptons sur votre coopération et vous prions, Monsieur, de recevoir nos salutations les meilleures.


                            M. Dot, doyen


          

Soudain,
Ewel comprit les paroles découragées de son fils. Il avait pris au mot
cette lettre de menaces. Comme elle en ignorait l'existence, elle
n'avait pas pu lui dire que le travail de maturité avait perdu en
importance depuis que des élèves avaient fait recours contre leur échec
à l'aide d'avocats. Elle n'avait pas su encourager son fils, elle
n'avait pas pu diminuer sa crainte de l'échec, elle n'avait pas réussi
à décrypter sa détresse, elle n'avait pas posé les bonnes questions et,
pire, elle n'avait pas su l'entendre. Elle s'interrogea toutefois:
quelles avaient été les motivations d'une telle lettre? Jusqu'à ce
jour, Tal n'avait jamais failli à ses devoirs, il avait été un élève
brillant. Pourquoi soudain un tel zèle, une telle rigueur
administrative? Pourquoi une telle menace alors que des élèves étaient
autorisés à se présenter aux examens de maturité sans avoir réussi leur
TM? Pourquoi un délai aussi court? Dans d'autres lycées, celui d'Ewel
en l'occurrence, la date de la remise du travail était fixée après les
vacances d'octobre, deux semaines plus tard. Dans son incommensurable
chagrin, Ewel déchira la lettre fatale, l'élément déclencheur du
suicide de son enfant, avec un cri de désespoir.


Yoav
et Naïm commencèrent à fouiller la chambre du jeune homme. Ils y
trouvèrent son agenda. Il était pratiquement vide à l'exception de deux
pages sur lesquelles Tal avait griffonné en majuscules jaunes les mots
franglais "DEADLINE" et "DEADLINE DE LA MORT" sur les journées du 12
octobre et du 13 novembre 2006, précisément les dates de la reddition
et de la soutenance orale du mémoire comme Ewel l'apprendrait plus
tard. Mais la plus macabre des découvertes fut la page Internet sur le
suicide par pendaison, dans la mémoire vive de l'ordinateur du jeune
homme. Il l'avait consultée le matin avant son passage à l'acte. Tal
était brutalement décédé par un bel après-midi d'automne sur un chêne
centenaire comme celui qu'Ewel avait sauvegardé à côté de leur maison,
un chêne situé face au magnifique paysage dominé par le Mont-Blanc. Les
nombreux espoirs et rêves concernant un enfant aussi prometteur avaient
été anéantis en quelques heures d'égarement et de découragement. Tout
cela paraissait tellement absurde, tellement inconcevable! Or, la mort
de Tal était tellement réelle, tellement définitive. La vie bascule en
un instant: on s'installe sur une moto, on organise un brunch avec des
amis ou on s'affaire devant un ordinateur. Ce qui a été n’est plus.




14.02.2010

Chapitre trente-et-un


Adieux



Le
repas du samedi soir en présence des grands-parents avait été convivial
et chaleureux; seul Tal était resté plus calme que d'habitude. Ewel ne
s'en était pas vraiment inquiétée, habituée aux silences un peu
boudeurs de son fils. Grandma avait toutefois fait une remarque sur
cette discrétion particulière. Avant de partir, elle monta dans la
chambre de son petit-fils pour lui remettre un billet de dix francs
comme toutes les semaines. En guise de remerciements, le jeune homme
lâcha un "je n'en ai plus besoin" qui surprit la vieille dame. Dans son
adolescence, grandma avait été très affectée par la mort de son frère
aîné, provoquée par une infection généralisée des os lorsqu'il avait
dix-sept ans. Les antibiotiques existaient aux Etats-Unis mais non dans
l'Allemagne post-hitlérienne. Les histoires de famille se répètent sans
forcément se ressembler. Grandma ne comprit pas les paroles de son
petit-fils, elle ne les rapporta qu'après sa disparition. Après le
départ de ses parents et de Yoav qui s'était couché de bonne heure,
Ewel resta seule dans la cuisine pour y mettre de l'ordre. Il était
près de onze heures, lorsque Tal la rejoignit alors qu'elle essuyait la
vaisselle.


Sans lui proposer son aide, il s'installa sur l'une des quatre chaises de bar et lui posa une question surprenante:

- Qu'en penses-tu, si je n'obtiens pas ma maturité cette année? lui demanda-t-il.


Ewel ricana:

-
Tu te moques de moi, comment pourrais-tu ne pas obtenir la maturité
cette année? Avec une moyenne générale brillante comme la tienne?

- Je suis sérieux, je n'y arriverai pas!


- Tu ne peux pas être sérieux, tu y arriveras parfaitement! Mais qu'est-ce qui te fait douter pareillement?

- C'est le TM, je ne peux pas le finir.


-
C'est vraiment idiot, tu es le champion de la procrastination, tu
attends toujours le dernier moment pour t'y mettre. Mais Tal, tu
réussiras! Tu réussis toujours, même avec du retard!

- Non, je ne parviens pas à lire le livre Minimum 1,
l'allemand est trop compliqué. De plus, je ne m'en sors pas avec les
nombreuses données, statistiques et informations que j'ai trouvées.

-
Demain, Tal, on t'aidera. Demain, après le brunch, je te résume le
livre et on va trouver une solution tous ensemble. Yoav t'aidera
également.

Une solution, une fois de plus, il fallait trouver une solution pour Tal!

-
C'est trop tard! De toute façon, mes profs sont nuls. Je les méprise
tous. Surtout la prof censée diriger mon mémoire. C'est une
incompétente, je ne l'ai jamais rencontrée.

-
Tal, ne mélange pas tout, que tu aies des difficultés à réaliser ton TM
est une chose, tu ne dois pas blâmer tes enseignants pour ça. Tu dois
assumer la responsabilité de tes retards.

-
Oh, ça va! Il n'y a pas que cette prof qui est nulle, toute l'école est
nulle, j'ai perdu toute ma vie sur un banc d'école. J'en ai vraiment
marre, je n'y ai rien appris et en plus je n'obtiendrai pas la maturité.

- Tu ne penses pas que tu exagères?


-
Non seulement, je n'exagère pas, mais j'irai encore plus loin: mes
camarades sont des imbéciles. Au cours de math, ils font semblant de
s'intéresser, ils posent des questions idiotes. A la pause, il
s'amusent à des jeux gamins. Ça fait quatre ans qu'ils répètent
toujours les mêmes stupidités. Avant j'étais timide et je n'osais pas
approcher les gens, maintenant, je ne suis plus timide et les gens me
déçoivent.

- Ah! Me voilà rassurée, avec de tels complexes de supériorité, je suis au moins sûre que tu ne te feras jamais de mal!


Pourquoi Ewel redoutait-elle toujours que son fils se fasse du mal? La réponse de ce dernier la stupéfia:

- Détrompe-toi, maman, ce sont les gens qui s'aiment qui finissent par se suicider.


Ewel
arrêta d'essuyer le verre à vin qu'elle tenait de la main droite. Où
avait-il trouvé cette citation? Dans quel mauvais roman l'avait-il lue?
Ou était-ce sa propre conviction? Elle observa le visage de son fils,
dont l'expression l'inquiéta: elle y lut un mélange de colère et de
détermination inconnues jusque-là.

-
Tal, que dis-tu? interrogea-t-elle d'une voix hésitante. Tu ne penses
pas ce que tu dis. Non, c'est n'importe quoi. Nous faisons partie d'une
famille de survivants. Pense à ta grand-mère! D'ailleurs, la vie vaut
la peine d'être vécue. Regarde-moi, j'avais des moments de désespoir
quand j'étais jeune, aujourd'hui je sais que chaque minute a de la
valeur. Je vous ai conçus toi et Naïm. J'ai une belle maison, un métier
intéressant. C'est vrai qu'avec ton père la relation n'est pas toujours
aisée, mais ça arrive dans tous les couples. Contrairement à la plupart
d'entre eux, nous sommes toujours ensemble! 


Plongée
dans le fil des ses pensées, Ewel se rendit compte que sa relation avec
Yoav ne pouvait pas être un exemple pour son fils. Quelques mois plus
tôt, en colère contre son mari, elle s'était demandé à voix haute
pourquoi elle avait fait l'erreur de partir en Israël. Tal avait
répliqué à son monologue avec une phrase qui lui avait arraché un
sourire:

- Heureusement que tu es partie, sinon Naïm et moi-même n'existerions pas!


Soudain, elle le questionna:

- Tal, dis-moi, as-tu déjà connu l'amour, l'amour physique?


- Non, j'ai peur d'être déçu.

Pour le jeune homme, ce sujet était clos; en revanche, il enchaîna sur son raisonnement négatif:


- Non seulement, j'en ai marre de l'école, mais j'ai décidé que je ne ferais plus de musique!

De plus en plus alarmée, commençant à percevoir la détresse de son fils, Ewel l'interrogea sur sa plus grande source de plaisir:


-
Je ne comprends pas! Pourquoi cette envie soudaine d'arrêter la
musique? Qu'en est-il de tes projets de composition et
d'enregistrement? Qu'en est-il de ton intention de faire de la musique
pendant ton service militaire?

-
J'ai décidé que je n'achèterais pas les micros pour les
enregistrements. A part ça, je ne suis pas du tout sûr d'être reçu par
l'orchestre militaire. D'ailleurs, à quoi ça sert l'armée dans un pays
en paix. Il faudrait au moins faire l'armée dans un pays en guerre.

- Eh bien, pars en Israël, si c'est ce que tu veux!


Ewel
se surprit elle-même; elle avait toujours essayé de dissuader ses fils
de faire leur service militaire dans leur seconde patrie et soudain
elle le proposait à Tal après la terrible guerre que la région venait
de connaître. Le jeune homme réfléchit un instant:

- J'ai rêvé que je vous tuais, dit-il soudain.



De
plus en plus alertée par les étranges propos de son fils, au lieu de
lui retourner sa remarque pour qu'il l'explicite, Ewel dit
maladroitement:

-
Ça me paraît normal, Tal, à l'adolescence, on tue symboliquement ses
parents pour être capable de prendre leur place d'adulte. Pense à la
mythologie, pense à Œdipe par exemple.

Tal haussa les épaules:

- Ah, il y a encore quelque chose. Je voulais te dire que je n'aime pas notre nouvelle maison.


A
cet instant, avant même qu'Ewel pût répondre, Naïm entra dans la
cuisine pour se servir à boire. Le grand frère le reçut en feulant:

- Qu'est-ce tu fiches là! File, fichu frangin! hurla-t-il.


- Tal, je n'accepte pas cette attitude! Naïm a le droit de venir à la cuisine, il ne t'a rien fait, s'interposa Ewel.



En
guise de réponse, elle reçut une rafale d'insultes qui la révoltèrent.
Puisque son fils était détestable, puisqu'il avait décidé de se
disputer avec son jeune frère, elle allait quitter ses grands enfants
pour aller dormir. Elle rangea les derniers couverts, lissa le linge de
cuisine, le suspendit et fit mine de partir. Un coup d'œil à son aîné
la retint un instant. Le désarroi qu'elle devina derrière son voile de
colère la toucha. Peut-être qu'un geste affectueux le calmerait un peu.
Elle s'approcha de lui avec le désir de l'embrasser. Au même moment, il
écarta brusquement les bras, la heurtant violemment, la poussant contre
la porte du frigo. Meurtrie, elle croisa ses mains sur sa poitrine et
réfléchit sur l'attitude à adopter. A nouveau, elle fut frappée par
l'expression étrange du regard de fils. Au lieu de lui faire des
reproches, elle lui dit tristement:

- Tal, je t'aime quand même.



Puis,
elle monta se coucher avec un serrement au cœur et une pensée qu'elle
tenta aussitôt d'effacer de son esprit: et si elle lui avait parlé pour
la dernière fois? Si elle ne le revoyait plus? Quelle idée insensée! Le
sommeil dans lequel elle tomba assez rapidement effaça toutes ces
élucubrations.


"Tal,
je t'aime quand même." Ce furent effectivement les dernières paroles
qu'elle avait pu dire à son fils. Plus tard, Ewel se torturerait à
l'idée qu'elle avait abandonné son fils à un moment aussi crucial. Elle
se culpabiliserait jusqu'à l'excès à la pensée qu'elle aurait dû rester
avec lui puisqu'elle avait perçu son mal-être. Elle se reprocherait
sans cesse de ne pas avoir utilisé la technique de l'écoute active, de
ne pas lui avoir renvoyé ses interrogations. Or, elle n'aurait jamais
eu la clairvoyance, ce samedi soir, de se rendre immédiatement aux
urgences de psychiatrie ou au CEPS, au Centre d'Etude et de Prévention
contre le Suicide. Jadis, à cause de l'ignorance des adultes, Tal avait
définitivement perdu ses incisives. A présent, à cause de l'ignorance
d'Ewel, Tal perdrait sa vie. Elle avait failli, elle avait complètement
failli dans son rôle de mère, elle n'avait pas su protéger son fils de
ses démons intérieurs. A présent, comment survivrait-elle à un tel
échec? Comment survivrait-elle à Tal?


1 Frank Schirrmacher, Minimum,
Blessing, 2006. Dans son essai, l'auteur pose la question comment
survivre dans notre monde occidental où nous avons un minimum
d'enfants. Il commence par montrer que lors de coups du sort, ce ne
sont pas les jeunes combattants virils qui survivent, mais les grandes
familles solidaires.



13.02.2010

Chapitre trente


Dernière semaine


"Que
feriez-vous s'il ne vous restait qu'une semaine à vivre?" serait un
trivial sujet de composition en allemand pour entraîner l'usage
grammatical de l'irréalité ou du conditionnel. Que fit Tal pendant la
dernière semaine de sa vie? Ses journées ressemblaient à n'importe
quelles journées ordinaires de n'importe quelle banale vie
d'adolescent.

Le
dimanche premier octobre, Ewel proposa à son fils de l'accompagner dans
son centre de remise en forme à l'occasion d'une journée portes
ouvertes. A son grand étonnement, il acquiesça. Ewel rit de bon cœur en
le voyant s'appliquer à suivre les simples chorégraphies proposées par
l'entraîneur, elle sourit affectueusement à le voir souffler et
souffrir lors des exercices d'assouplissement: en réalité, il se
débrouillait plutôt bien. Après le cours, elle le présenta fièrement à
ses connaissances du centre. Tout lui paraissait plaisant chez lui: sa
taille, son physique, ses manières. Elle aimait son fils et elle
appréciait l'admiration qu'il suscitait. Enfin, après une séance de
sauna, tous deux rentrèrent fatigués, mais détendus et heureux.
Dimanche soir, Tal partit donner un coup de main à un mini-festival de
cinéma organisé par le Parlement des jeunes. Il rentra de bonne heure,
les films projetés ne l'intéressant pas:

- Quelle coïncidence! dit-il à sa mère en fermant la porte, j'ai revu des personnes que tu viens de me présenter ce matin.



Lundi,
Tal se rendit à l'école comme d'habitude. Le soir, il alla à son cours
d'escrime comme tous les lundis depuis onze ans. Après le sport, il eut
juste le temps d'avaler un morceau de pizza avant d'enfourcher son vélo
en compagnie de Naïm pour se rendre à la répétition de l'orchestre
communal comme toutes les semaines. Pour rien au monde, il n'aurait
manqué ces rencontres musicales hebdomadaires.


Mardi,
après une longue journée d'école, Lena, que Tal qualifiait avec humour
par le titre de Madame la Présidente parce qu'elle dirigeait le
Parlement des jeunes, vint chercher son copain pour l'emmener au
théâtre. Ewel rencontra les deux amis dans la cuisine où ils se
préparèrent un repas rapide en plaisantant. L'amitié entre la jeune
fille et Tal la ravit. Elle estimait que le dynamisme de Lena faisait
du bien à son fils un peu passif. Lorsqu'ils partirent à vélo, Ewel les
suivit des yeux avec bienveillance. Plus tard, elle apprendrait de la
bouche de Lena qu'ils n'étaient pas allés voir la pièce comme ils
l'avaient planifié. En fait, ils s'étaient rendus dans un bar
alternatif pour boire un verre et bavarder. A cette occasion, Lena
aurait avoué à son ami ses fantasmes suicidaires auxquels il avait
réagi avec désinvolture:

-
Tu parles de ton suicide! Ça signifie que tu n'as pas l'intention de le
faire. Si tu voulais passer à l'acte, tu n'en parlerais à personne!

Lorsqu'elle protesta, il ajouta avec un haussement d'épaules.


- Alors fais-le! Qu'est-ce que tu attends.



Mercredi,
après la matinée au lycée, Tal passa toute l'après-midi dans sa chambre
devant l'écran de son ordinateur sous prétexte de travailler à son TM.
Cette bonne volonté rassura Ewel. Le soir, à sa stupéfaction, il lui
annonça soudain qu'il partait dormir chez son camarade Johan. Le
lendemain, les deux jeunes gens devaient se rendre de bonne heure à une
journée d'informations sur l'armée. Jusque-là, Tal n'avait pratiquement
jamais dormi chez des copains. Ewel soupira, son fils semblait mieux se
porter, il s'était ouvert aux autres et vivait pleinement sa vie
d'adolescent. Deux semaines après sa mort, les parents reçurent son
carnet militaire sur lequel il avait collé une minuscule étiquette;
mots ironiques griffonnés en anglais inspirés des slogans hippies qui
devaient constituer une maxime posthume: "Make love, not war"!


Jeudi, Tal se trouvait à la maison lorsque sa mère revint du travail. Il lui résuma immédiatement sa journée:


- Nous avons passé une nuit blanche avec Johan! On a discuté toute la nuit.

- C'est malin! J'espère que cela valait au moins la peine. Et ta journée à l'armée, comment s'est-elle déroulée?


- Je sais ce que je vais faire l'année prochaine!

- C'est-à-dire?


-
Je ferai mon service militaire d'une traite, en neuf mois: soit dans
l'orchestre militaire si je réussis les examens d'admission, soit chez
les sanitaires. En médecine, ce sera reconnu comme un stage.

- Alors, tu es décidé à faire la médecine.


- Je pense que oui, mais j'ai encore le temps d'y réfléchir!

Comme
Tal n'était pas vraiment au clair par rapport à ses études et à sa
carrière professionnelle, le projet d'accomplir le service militaire en
une année à la place des cours de répétition annuels jusqu'à l'âge de
trente ans parut excellent à la mère. Petit à petit, son avenir après
l'école semblait prendre forme.


Un
peu plus tard, Ewel apprendrait par Miranda que cette dernière avait
pénétré jeudi après-midi vers quatre heures dans la chambre du jeune
homme et qu'elle l'avait découvert dans une position inhabituelle:
couché à raz le sol, sur le dos, les mains jointes sur le ventre, les
yeux fermés. Etait-il fatigué par sa nuit blanche ou se préparait-il à
son départ définitif en empruntant la position de gisant?


Vendredi,
Tal retourna normalement à l'école. Sur le chemin du retour, Corinne
lui proposa qu'ils révisent le champ de l'examen de biologie avec
l'aide de sa mère qui avait un titre universitaire dans cette matière:
ils devaient rattraper cet examen. Il déclina son offre en souriant,
usant d'une formule mystérieuse:

- Non, merci, je n'en ai pas besoin.



En
fin d'après-midi, Raymond demanda au jeune homme de l'aider à
transporter un large panneau du rez-de-chaussée dans sa cave. Tal
s'exécuta aussitôt, mais refusa la proposition des voisins de rester
boire un verre sous prétexte de son TM. Raymond plaisanta:

- Tu pourrais entreprendre un travail sur comment faire un travail de recherche.


- Ça, je saurais encore le faire! rétorqua le jeune homme tristement.

Lorsqu'il
les quitta, Eva remarqua le regard fuyant et inquiet du jeune homme.
Malgré cette subtile impression, elle ne lui posa pas de question.


Le
même soir, il déclara à ses parents qu'il resterait à la maison pour
avancer son TM. Un ami l'appela sur son téléphone portable pour lui
demander pourquoi il ne venait pas à son anniversaire de dix-huit ans.
Tal déclina également l'invitation, souhaita un bon anniversaire au
jeune homme et s'apprêta à monter dans sa chambre. Ewel lui fit
remarquer qu'elle trouvait regrettable qu'il n'allât pas à la fête. Tal
réagit avec indifférence.


Samedi,
le jeune homme passa toute la journée devant son ordinateur, prétextant
toujours son travail de recherche. En réalité, il gaspilla ses
précieuses heures à s'entraîner à de stupides jeux stratégiques en
compagnie de Naïm, qui dit avoir passé une belle journée complice en
présence de son frère aimé. Le soir, les deux garçons descendirent dans
la salle à manger pour partager le repas familial en compagnie de leurs
grands-parents. Qu'y a-t-il de plus banal que la vie de tous les jours?


Jean
Cocteau disait: "Si nous pouvions mesurer la distance qui nous sépare
de ceux que nous croyons le plus proches, nous aurions peur." (Jean
Cocteau, Opium, Stock, 2003)





11.02.2010

Chapitre vingt-neuf

Septembre noir

   

La
rentrée scolaire de fin août et le mois de septembre représentaient
toujours une épreuve pour Ewel. Même si elle appréciait les longues
semaines des vacances d'été, elle trouvait la coupure trop longue et la
reprise du rythme effréné de la vie scolaire lui posait de plus en plus
de problèmes à mesure que les années passaient. Heureusement, ces
difficultés étaient compensées par son expérience professionnelle et
l'assurance acquise pendant ses dix-sept années d'enseignement. Pour
cette raison, les obstacles qu'elle rencontra ce mois de septembre-là
la surprirent avec d'autant plus de véhémence qu'elle n'y était pas
préparée. Le retour en classe l'épuisa, les quatre programmes qu'elle
devait assurer lui paraissaient d'un poids excessif. Elle fut incapable
d'apprendre et de retenir le nom des cent cinquante élèves dont elle
avait la charge. Elle eut du mal à se concentrer et à tenir un discours
cohérent. Quelques heures de cours d'affilée lui paraissaient
interminables. Elle se mit à guetter le son de la cloche libératrice
avec autant d'impatience que les élèves. Le plus inquiétant fut qu'elle
ne réussit pas à donner une explication satisfaisante à son état. A
défaut, elle se persuada que son épuisement était la conséquence du
déménagement de l'été. La maison n'était toujours pas terminée, les
retouches tardaient. Elle n'avait plus la force, ni le courage de
courir derrière l'architecte et les entreprises. Quant à Yoav, il avait
renoncé à rappeler les corps de métier. Une fois de plus dans sa vie,
Ewel se sentit vide, privée de toute énergie vitale.


Pour
Tal, ce septembre représenta le retour à l'école non pas après deux,
mais cinq mois de vacances. Ewel aurait dû anticiper les difficultés
qu'une telle reprise entraînerait. A cause de son propre état, elle ne
fut pas assez attentive à celui de son fils. Ce dernier fut à nouveau
obligé de se plier au cadre contraignant et infantilisant de l'école.
En plus de son horaire chargé, il dut rattraper les examens manqués
pendant son extra-muros. Malgré sa facilité dans ses études, ces
examens exigeaient un minimum de préparations. Or, il y répondit avec
une nonchalance qui rappela la passivité de son cousin trois ans plus
tôt. En effet, le comportement de Tal se modifia, mais pas suffisamment
pour que ses parents y prêtent attention et s'alarment. L'adolescence
étant une période de perpétuels changements et remises en question,
l'attitude du jeune homme sembla s'inscrire dans un processus normal de
croissance et de maturation. Ses plaintes au sujet de l'école, de ses
enseignants, de ses camarades, de son frère, de ses parents, de la
nourriture, du temps, de la nouvelle maison, de tout et de rien ne
semblèrent pas anormales, mais juste l'expression d'un crise passagère.
A aucun moment, Ewel ne reconnut la détresse de son fils. Parfois, un
peu agacée, elle fit des commentaires qu'elle regretterait plus tard:

-
Tu es méprisant, Tal! Tu n'as aucun mérite d'être né avec un cerveau
aussi performant. Tu acquerras ta propre valeur, le jour où tu auras
accompli quelque chose dans ta vie!

- Tu te comportes comme un roi vis-à-vis de ses vassaux. Ne te prends pas pour le roi David, tu es Tal!

-
Je sais à présent pourquoi les garçons doivent quitter un jour le nid
familial! En grandissant, vous prenez de plus en plus de place. Vous
vous sentez comme le maître des lieux. Quand le nid devient trop petit
pour vous, vous devez le quitter, commencer votre propre vie.


Ces
remarques parurent indignes de commentaires à Tal qui haussa les
épaules avant de se réfugier dans sa chambre. En fait, le moment de
quitter le domicile familial n'était pas venu pour lui à cause des
longues études universitaires qu'il envisageait. Toutes les portes lui
étaient ouvertes, mais les questions concernant son avenir le
préoccupaient. Comme sa grand-mère le lui avait suggéré, il se rendit
dans un centre d'orientation où les conseillers, après lui avoir fait
subir un série de tests, lui proposèrent des filières professionnelles
très diverses. On lui recommanda les métiers de musicien, diplomate,
chercheur en sciences ou médecin. Aucune proposition ne sembla vraiment
l'enthousiasmer, mais Ewel se rassura à l'idée que l'appétit vient en
mangeant. Lorsqu'il lui demanda son avis, elle lui proposa la médecine
pour la culture générale, pour la profession; il pourrait plus tard
s'orienter vers la recherche et pratiquer la musique par plaisir. Pour
une fois, Tal sembla acquiescer. Depuis longtemps, il avait renoncé au
rêve d'enfance de devenir chef d'orchestre. Il avait également laissé
tomber son idée du métier idéal: devenir meneur de secte! Avec humour,
il aimait répéter que c'était le meilleur gagne-pain: on disposait
d'argent, de femmes et d'admiration à profusion. Dix jours avant sa
mort, dans le séminaire d'orientation, Tal rédigea cette
auto-évaluation:

« Je suis à l'aise dans les conversations
intellectuelles. Je suis capable de comprendre les autres. J'aime agir
avec indépendance. J'ai besoin de stimulation intellectuelle, de
créativité, d'autonomie, de changement et de temps libre pour la
famille, les amis etc. Mes intérêts sont d'ordre musical, scientifique,
littéraire, médical et pratique. Je suis concentré. Je possède un
vocabulaire assez riche. Je m'exprime facilement. Je sais faire une
critique sans être trop blessant. »

Est-ce que ce sont là des
phrases d'un jeune homme dépressif, d'un jeune homme candidat au
suicide? Que se passa-t-il pendant ce mois de reprise scolaire?


Le
seize septembre, la date de son dix-huitième anniversaire, tomba un
samedi. Ewel demanda à son fils ce qu'il comptait faire à l'occasion de
cette journée exceptionnelle et s'irrita contre son "rien" déterminé.

- Rien? Ça ne va pas! Tu as dix-huit ans, l'âge de ta majorité. On doit fêter ce jour! C'est un grand moment dans une vie!


- Pour moi, c'est pas important et je n'ai pas envie de fêter.

- Alors, on fait comme d'habitude. On invite grandma, grandpa et toute la famille?

- Fais ce que tu veux!


Déçue,
mais pas vraiment surprise de la réaction de son fils, Ewel téléphona à
tous les membres de la famille pour les convoquer à un brunch. Malgré
une migraine d'enfer, elle se leva de bonne heure pour préparer le
gâteau au fromage blanc que Tal avait demandé pour l'occasion; elle
s'en réjouit, car c'était également sa pâtisserie préférée: son fils
lui ressemblait à bien des égards. Comme d'habitude, elle manqua la
cuisson: au lieu d'obtenir une belle forme circulaire, son œuvre
s'avéra aussi difforme qu'une perle baroque. Pour se faire pardonner,
elle décida d'en faire une sorte de plaisanterie et malgré son mal de
tête, enfila un costume de Fifi Brindacier au moment de présenter le
gâteau à son fils. Il rit de bon cœur. Comme il se doit à dix-huit ans,
Tal fut gâté par les membres de sa famille. Après avoir débouché une
bouteille de champagne et goûté le contenu d'un magnum de 1988, il
reçut ses cadeaux. Sa tante et ses oncles lui offrirent une somme
généreuse pour son équipement de musique, ses parents un bon pour
obtenir son permis de conduire, son frère quelques BD et ses
grands-parents lui remirent cérémonieusement la chronique familiale
rédigée par grandpa, cinq brochures dans une cassette en bois où se
trouvait également une lettre en allemand:


Cher Tal,

Cette
histoire de famille que nous te remettons à l'occasion de ton
dix-huitième anniversaire ne te paraîtra probablement pas très
importante aujourd'hui. Ce n'est pas surprenant, car devant toi se
trouvent, espérons-le, de nombreuse bonnes années et nous te le
souhaitons de tout cœur!

Malgré tout, tu devrais bien conserver
le contenu de cette boîte. Dans 40 ou 50 ans, peut-être plus tôt, tu
verras le passé avec d'autres yeux qu'aujourd'hui. Un jour, on ne se
demande plus seulement où nous mène le chemin de la vie, mais également
d'où il part.

Ces écrits pourront peut-être te donner les
réponses concernant les aïeux de ta mère. C'est pourquoi cela nous
ferait très plaisir que tu les ressortes un jour et les lises avec
intérêt.

Une longue et heureuse vie te souhaitent tes grand-parents.


Avait-il
lu la lettre? A dix-huit ans, on ne peut pas faire la part des choses,
saisir les différentes trames d'une vie qui se superposent au fil des
années; tout est vécu au premier degré. Tal entreposa la boîte et son
contenu dans sa bibliothèque et ne l'ouvrit plus pendant les trois
semaines qui précédèrent sa mort. Dans la chronique se trouvent les
photos du frère de Grossmutter, la grand-mère d'Ewel, mystérieusement
disparu dans le Rhin en 1924. En janvier 2007, Ewel lut la seule phrase
qu'elle y trouva à son sujet: "Nous ne savons ni si Otto avait
entrepris une formation professionnelle, ni laquelle. On ne parla
pratiquement jamais de la vie et de la mort des deux frères.
Aujourd'hui, nous regrettons d'avoir respecté ce tabou…" Ce tabou, Ewel
ne le respecterait plus après le suicide de son fils.


Que
représentaient ses dix-huit ans pour Tal? Il avait à la fois
l'impression d'un renoncement, d'une perte de temps - à l'école par
exemple - et d'une peur diffuse de l'avenir. Conscient qu'il quittait
définitivement l'enfance mais qu'il n'était pas encore adulte et
capable de s'assumer seul, il éprouvait d'une part de la nostalgie pour
un temps révolu où le monde lui paraissait encore digne d'intérêt et
d'autre part la crainte de ne pas être à la hauteur des exigences du
monde adulte. Le dimanche 24 septembre par exemple, les Suisses furent
appelés aux urnes pour se prononcer sur un éventuel durcissement de la
loi concernant l'asile des étrangers. Intéressé par le sujet, Tal
s'était rendu avec ses parents à une soirée d'informations en présence
de Ruth Dreifuss, ancienne conseillère fédérale, et de deux politiciens
genevois de droite et de gauche, tous opposés à cette nouvelle loi. Le
jeune homme suivit attentivement les exposés pour se préparer à ce vote
crucial, le premier de sa vie. Dimanche matin, Yoav et Ewel se levèrent
de bonne heure afin d'accomplir leur devoir citoyen avant de pratiquer
leurs activités sportives respectives. Quand ils rentrèrent vers midi,
Tal dormait encore. Lorsqu'ils exprimèrent leur déception parce qu'il
avait manqué la votation, il se mit en colère, leur reprochant de ne
pas l'avoir réveillé à temps. Visiblement, il avait du mal à prendre
ses responsabilités, à se considérer comme adulte.


Avant
son anniversaire, le seize septembre, Tal était mineur. Au lycée, on
aurait dû s'alarmer du silence dont il entourait son TM. Or, il ne
rencontra jamais l'enseignante censée l'encadrer dans ses recherches.
Cette enseignante, qui était payée pour superviser son élève, aurait pu
téléphoner à Ewel et Yoav pour les informer d'un problème, même s'il
avait été d'ordre relationnel entre elle et leur fils. Dans cette
totale indifférence, Tal se retira progressivement de son cadre de vie
quotidien. Personne ne perçut ce détachement progressif. Seuls quelques
camarades s'étonnèrent de ne plus le voir travailler du tout, de
s'installer devant une épreuve dans son option principale sans avoir au
préalable consulté le moindre document. Un jour, les cours furent
suspendus pour donner la parole à un groupe de prévention contre le
suicide. Avec détachement et scepticisme, Tal observa de loin la pièce
de théâtre et le débat qui suivit. Les dépliants distribués suscitèrent
des fous rires chez les plus jeunes des élèves. Soudain, il explosa:

- Taisez-vous, hurla-t-il, bande d'abrutis, ce ne sont pas des plaisanteries, c'est du sérieux.


Les
élèves regardèrent le jeune homme avec étonnement, mais personne ne
rapporta la scène à Ewel. Dans cette totale indifférence, la direction
du lycée, au lieu de convoquer l'élève pour faire le point après son
extra-muros et de discuter avec lui de son TM, prit l'initiative de lui
envoyer une lettre. En Suisse, on ne se parle pas, on envoie des
lettres. Des lettres anonymes, des lettres de menace, parfois des
lettres d'excuse. En Suisse, on ne communique pas sans avoir pris
rendez-vous, on n'exprime pas ses émotions de manière trop
ostentatoire, on a des exigences, on est perfectionniste jusqu'à un
certain point, car la Suisse est le pays du compromis; il faut
constituer une bonne moyenne, ne pas faillir bien sûr, mais ne pas être
excellent non plus. La Suisse est l'un des pays au monde avec le plus
haut taux de suicides: une personne part toutes les six heures, quatre
personnes par jour.

 


Les 18 ans de Tal




09.02.2010

Chapitre vingt-huit

Dernières vacances


Pour
la première fois depuis qu'ils étaient parents et pour la première fois
depuis qu'elle était historienne de l'art, Yoav et Ewel partirent une
semaine seuls à Rome, laissant leurs grands enfants sans surveillance
dans la maison rouge. Ils avaient confiance! Miranda, leur aide à
domicile, vint à deux reprises et leur rapporta admirative:

-
Vous avez vraiment des enfants extraordinaires! Un soir, Tal a invité
ses amis et leur a cuisiné du poisson. Le lendemain tout était rangé,
nickel!

Il avait passé une soirée en compagnie de ses amies
"canadiennes". L'une d'entre elles le convainquit de l'accompagner au
cours de samaritains, obligatoire pour passer le permis de conduire.
Tal s'exécuta. Pendant cette soirée, le pauvre Naïm fut obligé de se
retirer dans sa chambre.


Mi-août, toute la famille
partit pour une semaine de vacances à la Grande Canarie, des vacances
au rabais qu'Ewel avait réservées dans l'idée d'une pause, d'un court
changement d'horizon. Alors que Tal n'avait aucune envie d'accompagner
ses parents et son frère, sa mère réussit à lui faire changer d'avis:

-
Tal, ce seront probablement tes dernières vacances avec nous! En
septembre, tu auras dix-huit ans, après quoi, tu feras ce que bon te
semble. De plus, une semaine ce n'est pas long, ça nous changera les
idées après le stress du déménagement.


Malheureusement
plusieurs mésaventures gâchèrent les dernières vacances familiales
communes. D'abord, ils restèrent bloqués plusieurs heures à l'aéroport
de Las Palmas. Tous deux, Ewel et Yoav avaient oublié leurs permis de
conduire et ne purent emmener leur voiture de location. Ils avaient
besoin au moins d'une photocopie du document officiel pour que le
loueur accepte de leur laisser un véhicule. Ils téléphonèrent aux
parents d'Ewel qui se trouvaient au même moment sur leur voilier au
milieu du lac Léman. Au moins quatre heures s'écoulèrent avant que
grandpa ne trouvât les papiers nécessaires et ne les fît parvenir au
loueur. En attendant, Ewel proposa à ses trois hommes de prendre un
verre dans un café de l'aéroport, seul Tal accepta son invitation.
Alors que la situation l'irritait visiblement, il se détendit en
sirotant son café. Avec son humour habituel, il dit:

- La seule chose dont j'aurai à me plaindre à la fin de ma vie, c'est du café trop chaud ou du café trop froid.

A
cette remarque, Ewel sourit. Parfois les expressions de son fils lui
paraissaient être des citations tirées d'une de ses nombreuses
lectures. Celle-ci lui plut particulièrement: n'était-il pas en train
de lui signaler que sa vie était parfaite, malgré quelques contrariétés?


Lorsqu'ils
retournèrent auprès du loueur de voitures, celui-ci demanda à Ewel ce
qu'ils avaient l'intention de faire pendant leur séjour. Elle lui
expliqua qu'ils privilégiaient les marches à pied et les découvertes
plutôt que le farniente sur la plage. Il lui indiqua alors une
excursion à entreprendre au Nord de l'île dans une sorte de réserve
naturelle qui ne figurait dans aucun guide touristique. Ravie, Ewel
nota consciencieusement le conseil de l'autochtone. Quelques jours plus
tard, ils s'y rendirent sans Naïm qui préféra passer une journée oisive
à l'hôtel. Ils empruntèrent des routes escarpées serpentant
dangereusement à travers le magnifique paysage volcanique. Ewel réalisa
plusieurs portraits de Tal devant les abîmes qui surplombaient la mer.
Il y paraissait absorbé par ses pensées: l'idée du suicide l'avait-elle
effleurée alors? Le point de départ de leur expédition à pied fut
difficile à trouver; après environ une demi-heure de recherches, ils
aperçurent un vieux panneau indiquant Reserva natural et garèrent leur
voiture. Or, à mesure qu'ils marchaient, le paysage leur parut de plus
en plus désolé. Après avoir dépassé les ruines de ce qui avait jadis dû
être un grand café, ils parvinrent à un chemin signalé par des panneaux
décrépits, rouillés. Ewel insista:

- Ça doit être ici! On signale même des belvédères plus loin.

Ils
persévérèrent et avancèrent le long d'un sentier ravagé, jonché de
cadavres d'animaux dans une nature qui avait dû être luxuriante mais
qui était desséchée et noircie comme après un incendie. Comme si cela
ne suffisait pas, le ciel se couvrit d'un nuage grisâtre. A mesure
qu'ils montaient, le moral d'Ewel baissait.

- Qu'est-ce que le
loueur de voiture a eu comme idée de nous envoyer dans ce lieu de
désolation? Ça doit faire des années que cette vallée est à l'abandon!


Arrivés
en haut dans le village de Fargas, tous trois étaient d'humeur
massacrante et finirent par se disputer; ils ne trouvèrent même pas de
café pour noyer leur chagrin. Excédés, ils finirent par se séparer.
Avec courage et détermination, Ewel retourna sur le chemin qui la mena
à travers le purgatoire, tandis que Yoav et Tal empruntèrent la route
bien plus longue que le sentier: il firent de l'auto-stop et arrivèrent
en même temps qu'Ewel à leur voiture. Cette excursion dans la vallée de
la mort, comme Ewel finit par l'appeler, gâcha une journée entière de
leur dernier voyage familial et sembla préfigurer la tragédie qui les
attendait. Ewel y repenserait souvent avec dégoût et un pincement au
cœur. Un soir, suite à un nouveau désaccord, Ewel se rendit au
restaurant avec Tal, alors que Yoav et Naïm pique-niquèrent à l'hôtel.
Elle passa une soirée agréable en présence de son aîné où il lui fit
part d'une préoccupation:

- J'ai l'impression qu'avec la
globalisation tout commence à se ressembler dans le monde. Bientôt, il
n'y aura plus rien de typique, où qu'on aille, où qu'on se rende, tout
finira par se ressembler! J'ai même plus envie de voyager!

- Tu
exagères un peu, observe la radicalisation des pays musulmans. S'il
continuent ainsi, ils se retrouveront vraiment au Moyen Age.

En 2006, désillusionnée, Ewel avait perdu l'espoir d'une cohabitation pacifique des peuples et des religions.


A
leur retour, tous les deux, mère et fils observèrent une étoile filante
qui sembla se précipiter dans la mer. Ewel fit le vœu d'une belle et
longue vie et se culpabilisa aussitôt; elle aurait dû inclure son fils
dans son souhait. Elle se rassura à la pensée qu'une belle et longue
vie pour elle incluait automatiquement Tal et le reste de sa famille.
Elle ne saurait jamais si Tal avait formulé un vœu et lequel. A leur
retour de la Grande Canarie, le jeune homme déclara:

- C'étaient mes dernières vacances avec vous!

Les
parents s'attendaient à cette déclaration de leur fils presque adulte.
Jamais, toutefois, ils n'auraient pu imaginer qu'il l'entendait au
premier degré.




06.02.2010

Blog de Tal

J'affiche sur le blog mis à disposition par la Tribune de Genève les chapitres de la vie de Tal, mais le blog que je tiens au quotidien se trouve à l'adresse suivante: http://www.konseledize@blogspot.com


Qu'on se le dise!


Chapitre vingt-sept


Été meurtrier


La
joie et l'impatience à l'idée de retrouver Tal après une absence de
près de deux mois firent oublier à Ewel les soucis du déménagement.
Accompagnée de Naïm, elle se rendit à l'aéroport en chantonnant au
volant de sa voiture. A travers les vitres qui séparaient les voyageurs
des proches venus les accueillir, Ewel aperçut Tal et son mari qui
avait rejoint son fils en Israël, occupés à récupérer leurs bagages et
leurs biens. Tel un parfait touriste, Tal portait un t-shirt blanc, des
bermudas bleu clair et des tongs. Sa peau était basanée et ses cheveux 
éclaircis par le soleil brillaient sous les lampes halogènes de
l'aéroport. Il semblait avoir encore grandi et dépassait son père d'une
bonne tête. Ewel le trouva magnifique et anticipa le moment de le
serrer dans ses bras. Elle en oublia presque Yoav! Lorsqu'elle embrassa
son fils, elle lui déclara fièrement:

- Tu es superbe, Tal. On voit que tu as passé du bon temps en Israël. Je suis tellement heureuse de te revoir.

Visiblement, Tal ne partageait pas son bonheur. Il lui répondit avec une certaine indifférence:


- C'est vrai, c'était bien. Je n'ai pas très envie d'être ici!

-
Tu n'es pas content de rentrer? Demain, nous déménageons, nous allons
vivre dans notre nouvelle maison! Tu verras, elle est vraiment réussie,
même si elle est loin d'être terminée.

- Je suis rentré pour vous
aider avec le déménagement, mais franchement ça m'embête. J'ai trop de
travaux qui m'attendent ici: en plus de déménagement, il y a mon TM
(travail de maturité), les examens à rattraper! Franchement, j'étais
mieux en Israël!

Ewel essaya de le raisonner sans paraître trop moralisatrice:

- Tu as eu des vacances à rallonges. A présent quelques devoirs t'attendent: mais tu y arriveras.


A
aucun moment, elle n'avait douté des facultés de son fils: il
accomplirait ses tâches avec la même facilité déconcertante que par le
passé. Jamais l'idée qu'il pût se trouver face à une difficulté ou une
incapacité d'accomplir un ouvrage aussi nouveau que le TM n'avait
effleuré Ewel. Elle-même avait terminé son mémoire en histoire de l'art
en un peu plus de deux semaines. Dans son esprit naïf, le talentueux
jeune homme devait y arriver plus facilement qu'elle. Or, le sujet de
son TM était complexe: "Considérations et applications politiques de la
théorie de la chute du taux de croissance démographique mondial".
Lorsqu'il avait dû se décider, Tal avait hésité. Un peu par hasard, il
avait proposé un thème qui constituait une obsession
transgénérationnelle dans la famille d'Ewel. En effet, grandpa avait
régulièrement mis en garde ses enfants des méfaits d'une surpopulation
planétaire. Toute jeune déjà,  Ewel s'était convaincue qu'elle n'aurait
pas d'enfants… deux au maximum. Elle avait transmis ses préoccupations
à Tal et se réjouissait à présent de lire le résultat de ses
recherches. Ce qu'elle ignorait, c'était que précisément chez les
enfants à haut potentiel intellectuel, l'assimilation d'un très grand
nombre de données et d'informations peut constituer une importante
source d'angoisses, que la peur d'un échec les mène souvent à "un repli
dépressif, parfois suicidaire".1 Justement pour un adolescent comme
Tal, le rôle du maître accompagnant du TM était essentiel,
indispensable pour mettre de l'ordre dans son stock débordant
d'informations. Or, il ne rencontra jamais l'enseignante qu'on lui
avait attribuée.


Contrairement à son fils, Yoav était
d'excellente humeur. Les dix jours dans sa famille l'avaient détendu.
Après les salutations, il dit à sa femme:

- Il faut suivre les
nouvelles, il y aura des développements intéressants en Israël. Le
Hezbollah, suite aux événements à Gaza, s'est introduit à partir du
Liban dans une base de Tsahal sur le territoire israélien. Après avoir
tué huit soldats, les Palestiniens en ont capturé deux. Je me demande
comment l'armée va riposter.

- Pardon, tu trouves ça intéressant,
je dirais que c'est inquiétant. Je suis bien contente que vous soyez
rentrés! répondit Ewel.


En rejoignant leur voiture,
elle marchait aux côtés de son fils, admirant son profil régulier. Elle
caressa sa joue à la fois douce et rugueuse sous l'effet de la barbe
naissante, jusqu'à ce que celui-ci s'impatiente. A la maison, Tal
demeura interdit sur le seuil de sa chambre. Il retrouva tous ses
meubles: le lit pliable qui avait appartenu à Ewel lorsqu'elle était
jeune fille et qu'il avait souhaité garder, les étagères, le bureau et
l'armoire. Mais sa chambre s'était vidée de son contenu, de son âme.
Ewel avait rangé toutes ses possessions, tous ses biens, toutes ses
affaires, son ordinateur, ses livres, tableaux et gadgets, tout avait
été empaqueté en vue du déménagement. Elle s'était même permis de jeter
un certain nombre d'objets qu'elle estimait insignifiants. Avant le
départ de son fils, elle lui avait demandé de commencer à ranger,
d'opérer un tri; or, il n'avait rien fait. A présent, il paraissait
troublé: le lieu où il avait grandi n'existait plus vraiment. Le
déménagement représentait un congé définitif, un départ sans retour de
l'enfance. Le soir avant de mourir, il avoua à sa mère qu'il n'aimait
pas leur nouvelle maison, malgré la salle de musique, malgré la clarté
et le volume des pièces. Après sa mort, Ewel retrouverait certains
cartons qu'elle avait emballés, qu'il n'avait même pas pris la peine
d'ouvrir. Les changements qu'entraîna le déménagement se muèrent-ils en
gouttes de pluie venues arroser son lac artificiel?


Le
lendemain de bonne heure, l'entreprise de déménagement se mit au
travail. Avec l'aide de la famille d'Ewel et de quelques amis, ils
réussirent en quelques heures à vider la maison où ils avaient passé
douze belles années. L'aménagement de la maison rouge leur prendrait
par contre quelques mois. Ewel avait répété à plusieurs reprises aux
acquéreurs de leur ancienne maison combien sa famille y avait été
heureuse, qu'elle avait abrité l'enfance de ses fils et que personne ne
pouvait savoir ce que leur réservait la nouvelle maison. Toutefois,
Ewel n'était pas nostalgique et aimait aller de l'avant, prendre des
décisions et en assumer les conséquences. Comme leur nouveau logement
comportait de nombreux avantages, elle ne pouvait envisager l'avenir
qu'avec sérénité. Son seul véritable souci était la santé de grandpa.
Toutefois à le voir travailler, suspendre des luminaires et installer
les cabines de douche, elle se tranquillisa.


Comme ils
n'avaient ni télévision, ni connexion Internet, ils suivirent
l'actualité avec les moyens conventionnels, par la radio et les
journaux. Le douze juillet, les "développements intéressants" prévus
par Yoav au Proche Orient débutèrent avec une offensive de grande
envergure de l'armée israélienne dans le sud du Liban. Contrairement à
toutes les attentes, la guerre ne se termina pas en quelques jours,
mais dura pendant plus d'un mois. Alors qu'Ewel pouvait comprendre les
raisons qui avaient poussé Israël à entreprendre une action armée, elle
était néanmoins opposée à cette guerre:

- C'est toujours pareil, on sait comment les conflits commencent; on ne sait pas quelle tournure ils prennent!


Ce
jugement ne l'empêcha toutefois pas d'ammorcer une petite bataille
personnelle à son modeste niveau. Quand elle n'était pas occupée à
peindre le sous-sol, monter des meubles et ranger les armoires de la
maison, elle écrivait aux médias francophones qui n'essayaient à aucun
moment de tracer un portrait objectif des événements de la région et
accusaient purement et simplement Israël de toutes les violations
possibles et imaginables. Contrairement à sa retenue habituelle, elle
fustigea:

Votre dossier sur le Liban est une perle dans la
campagne de désinformation à laquelle on assiste à l'heure actuelle au
sujet de la situation dramatique que connaît le Proche Orient. Votre
journaliste par exemple a vraiment toutes les qualités qu'on est en
droit d'attendre de la part d'un grand reporter. La guerre au Liban, ce
sont des "massacres de civils": c'est pour cela qu'Israël a envoyé des
mises en garde sommant les civils de partir avant de commencer le
bombardement des fiefs du Hezbollah. Israël prend "les convois
humanitaires ou de réfugiés (…) pour cible": il a tout intérêt que le
monde entier le haïsse un peu plus encore. "Les atrocités commises par
l'armée israélienne à Cana" ont été revues à la baisse d'au moins 50%,
mais d'accord, n'importe quelle victime innocente est une mort de trop.


Ewel pleura les morts de part et d'autre: trop
d'enfants étaient pris en otage entre les parties adverses. En même
temps, inévitablement, elle s'identifia aux mères israéliennes: les
soldats étaient des garçons entre dix-huit et vingt-trois ans, certains
d'entre eux issus de familles pacifistes, des membres de l'organisation
Shalom Akhshav par exemple, envoyés au Liban contre leur gré. Ainsi,
trois cousins de Tal et de Naïm furent dépêchés au front. Ses propres
fils qui possédaient la nationalité israélienne pourraient être un jour
enrôlés dans cette armée meurtrière s'ils ne s'y opposaient pas. Toute
leur enfance, Ewel avait tenté de les en dissuader. Le jour venu, à
l'âge adulte, elle ne pourrait toutefois plus contrer leur décision. Un
mois après le début des hostilités, Ewel lut avec effroi qu'Ouri, le
fils de David Grossman, le fameux écrivain pacifiste, était tombé au
Liban alors que son père venait d'écrire au premier ministre Ehoud
Olmert pour demander de cesser les hostilités. Bouleversée par cette
terrible ironie du sort, elle se demanda comment les familles faisaient
face à tel désastre, à une telle perte. En ces moments, elle regarda
affectueusement ses deux fils en pensant tout bas: "heureusement que
nous vivons en Suisse!"


Sara, qui téléphonait
habituellement une fois par semaine, les appela presque tous les deux
jours pour les tenir informés au sujet de la famille. Pendant ces
conversations téléphoniques, elle ne se lassa pas de faire l'éloge de
son petit-fils Tal. Elle avait tellement apprécié leur cohabitation,
Tal avait été si attentif et patient à son égard. Ils avaient eu de
longues discussions au sujet de son avenir et elle lui avait conseillé
d'aller trouver un orienteur professionnel. Tal l'avait gâtée par
moments: un jour, il lui avait préparé un dîner tout seul, un autre
jour, il lui avait spontanément apporté un bouquet de fleurs. Sara
aimait son petit-fils et il le lui avait bien rendu. Que se passa-t-il
dans le cerveau du jeune homme trois mois plus tard pour même oublier
sa grand-mère exceptionnelle?


Pendant toute la durée
du conflit, Tal resta parfaitement calme, presque indifférent aux
nouvelles. A aucun moment, il n'exprima clairement son opinion, alors
même que sa mère désirait engager un dialogue avec lui. Elle fut
également surprise du silence dont il entourait son séjour dans sa
deuxième patrie. Il ne communiqua presque rien sur cette nouvelle
expérience vécue. Ewel n'insista pas, elle avait du travail dans la
nouvelle maison.

Un matin, elle opéra un choix de photos de ses
deux enfants depuis leur petite enfance jusqu'à l'adolescence, elle les
encadra et les disposa pour les accrocher dans sa chambre à coucher.
Soudain Tal fit apparition dans le cadre de la porte, observa sa mère
et remarqua ironiquement au sujet des photos:

- Ben, dis donc! Ils sont importants ces deux là dans ta vie!

-
Eh bien oui, ce sont les personnes les plus importantes de mon
existence, répondit-elle sans hésiter et sans se laisser détourner de
sa tâche.


Ewel avait installé le lit pliable de Tal
dans la minuscule chambre d'amis du rez-de-chaussée: le jeune homme
avait donc besoin d'une nouvelle couche. Après avoir visité un bon
nombre d'expositions de chambres à coucher et de futons, elle proposa à
son fils la solution d'un canapé lit. Un jour, ils se rendirent tous
deux dans une grande maison de meubles à une demie heure de route de
leur domicile. En riant, mère et fils testèrent les différents modèles
de canapé et finirent par en choisir un conciliant confort, simplicité
et esthétisme. Leur achat encombrant terminé, calé tant bien que mal
dans le grand coffre de leur voiture resté entrouvert, Ewel demanda
l'autorisation à Tal de jeter un rapide coup d'œil dans les magasins de
mode environnants. Non seulement il l'y autorisa, mais encore, il
l'accompagna avec curiosité. Il examina les étalages d'habits et finit
par essayer un grand nombre de vestes en toile légère. Lorsque Ewel
accepta d'acheter le blouson beige qu'il avait choisi après de longues
hésitations, le jeune homme entoura sa mère des bras et posa un rapide
baiser sur sa joue, indifférent du regard amusé de l'armada de
vendeuses. Elle rougit,  les marques d'affection publiques de son fils
étaient rares. Jamais, elle n'oublierait ce moment banal qu'en
apparences.


Pendant les deux mois de vacances d'été,
la plupart des journées de Tal se ressemblèrent. Il se leva tard, prit
un petit déjeuner, enfourcha son vélo et partit nager dans le lac,
faire une course à pied dans la région ou rencontrer des amis. Quand il
était à la maison, il s'enfermait dans sa chambre pour lire, s'affairer
devant son ordinateur et écouter de la musique, la plupart du temps du
jazz à bas volume, parfois la chanson des Who. Enfin, il s'entraîna
régulièrement au xylophone, instrument qu'il commençait vraiment à
maîtriser. Avec l'âge, il sembla le pratiquer plus volontiers que les
autres instruments de percussions. De temps en temps, Yoav et Ewel
s'enquirent sur l'avancement de son TM; il y répondit avec une colère
non dissimulée, de sorte que ses parents arrêtèrent de l'interroger. De
toute façon, il n'y avait aucune raison de s'inquiéter. Les seules
escapades de cette routine estivale furent ses visites dans les
différents festivals de la région, Montreux puis Nyon. Pendant ces
nuits de concert, il avait fait preuve d'une joie de vivre et d'une
exubérance peu habituelles. Daniel, son ami, rapportera qu'il hurla à
un groupe israélien une expression captée pendant son extra-muros:
"Taassé li yeled" - "fais-moi un enfant" - le cri des fans féminines
des chanteurs.


1 Tordjman Sylvie et autres, Enfants surdoués en difficulté, Stock, 2005, p.133




04.02.2010

Chapitre vingt-six (suite et fin)

Extra-muros (III)

Un
an et demi plus tard, quelques jours avant son suicide, Tal fit le
rapport laconique, presque banal, de son deuxième séjour extra muros
qu'il effectua en Israël. Ce fut son tout dernier texte, son testament
en quelque sorte:

« A l'occasion de mon extra-muros
2006, j'ai passé deux mois en Israël afin d'améliorer ma connaissance
de l'hébreu. J'ai résidé pendant toute la durée du séjour chez ma
grand-mère qui habite dans un kibboutz sur la côte méditerranéenne au
nord de Tel Aviv, Gaash. J'ai atterri le 2 mai à l'aéroport Ben Gourion
et suis reparti le 29 juin, toujours par avion.

Le
climat en Israël est relativement varié; il fait une chaleur
moyennement élevée au bord de la mer, le taux d'humidité est par contre
difficilement supportable. Plus avant dans les terres, on trouve un
climat chaud et sec, ou aride dans les zones désertiques ou
semi-désertiques.

Le système scolaire diffère quelque
peu du nôtre. L'école que j'ai fréquentée pendant un mois impose une
sorte d'uniforme, en fait un t-shirt unique décliné en plusieurs
couleurs. Bien sûr les élèves se font quotidiennement rappeler à
l'ordre pour ce motif vestimentaire; en dehors du t-shirt, ils mettent
d'ailleurs ce qu'ils veulent. Le niveau scolaire est relativement
comparable à la Suisse. Les études en sciences sont peut-être un peu
moins poussées (il est vrai que j'ai physique-maths en option), par
contre les branches artistiques bénéficient de moyens et d'un suivi
supérieur, en particulier la musique.

La société
israélienne ressemble à n'importe quel pays développé. L'influence
américaine est assez visible (une plaisanterie circule selon laquelle
Israël est le cinquante et unième état des USA), comme d'ailleurs le
mode de vie et la culture proche-orientale, que ce soit dans les
habitudes alimentaires ou comportementales. De temps en temps, selon le
lieu où l'on se trouve, on rencontre des Juifs orthodoxes dont la
concentration culmine à Jérusalem; il y a une fracture sociale
relativement marquée entre laïcs et religieux.

Fort
heureusement, je suis rentré juste avant les hostilités de juillet au
nord du pays. Il n'en reste pas moins que l'aspect sécuritaire est très
présent là-bas. A chaque entrée d'un lieu public (par exemple centres
commerciaux), un vigile contrôle votre sac pour savoir si vous portez
une arme. Les gens sont d'ailleurs nombreux à porter un pistolet à la
ceinture. Si vous vous promenez dans le nord de la Galilée, il arrive
parfois d'entendre des explosions ou des coups de feu sporadiques en
provenance du plateau du Golan. Mais la vie quotidienne n'est cependant
pas touchée outre mesure par la situation politique tendue de ce pays.
A noter toutefois que le service militaire compte beaucoup plus pour un
Israélien que pour un Suisse par exemple, ne serait-ce que par la durée
du service (trois ans pour les hommes, deux pour les femmes).

Pour
conclure, j'ai trouvé cette expérience enrichissante, particulièrement
au niveau de la connaissance de la culture et de l'apprentissage de la
langue. Les notions de lecture que j'avais auparavant ont été
renforcées, de même que la langue orale. J'ai notamment constaté que si
le risque d'attentat, qui a tendance à occuper entièrement les esprits
lorsqu'on pense à cette région, s'il constitue une réalité, peut être
bien vécu. »



02.02.2010

Chapitre vingt-six (suite)

Extra-muros II

 


A son retour, Tal rédigea un rapport qu’il ne montra jamais à Ewel de son vivant :


« Dans
le cadre de mon extra-muros, j’ai eu l’occasion de pouvoir effectuer un
séjour de trois mois au Canada, dans le but avoué d’approfondir mes
maigrelettes notions de la langue de ce grand dramaturge qu’est William
Shakespeare, tragiquement décédé le jour de son propre anniversaire.
Aidé dans cette réjouissante entreprise par le Centre de séjours à
l’étranger, qui par un hasard extraordinaire porte un nom
merveilleusement idoine, sinon florissant d’originalité, je me suis
donc rendu, via British Airways, d’abord à Toronto, Ontario, puis sans
transition à Peterborough (Ontario toujours). Là, j’ai fait la
connaissance de la charmante et chaleureuse famille M., famille ouverte
s’il en est : je devais être le vingt-huitième hôte qu’ils
accueillaient, en plus d’héberger deux personnes atteintes de troubles
mentaux.


Le surlendemain, j’ai entamé ma période de
scolarité anglophone à PCVS, pour Peterborough Collegiate Vocational
School. Et je dois ici confesser que, comparé à cet imposant bâtiment
aux escaliers de marbre et aux toitures verdies par le carbonate de
cuivre, notre pauvre amas de planches vermoulues que l’on appelle lycée
S., pourtant de plus d’un siècle son cadet, fait pâle figure. A PCVS,
nul embarras pour se trouver un casier, les enseignants viennent en
kilt ou encore sont les sosies de Bruce Willis, et les élèves
s’investissent dans la vie scolaire avec un entrain qui, de par nos
longitudes, relève de l’utopie. Arrêtons ici la liste des indéniables
avantages de cette école pour ne pas heurter nos estimés doyens ; il
est à noter que le système scolaire canadien est sujet à un grave
défaut : l’horaire est rigoureusement identique pour les cinq jours de
la semaine. Dans mon cas par exemple, la journée débutait par la
chimie, se poursuivait avec l’anglais, déjeuner, puis
anthropologie/sociologie/psychologie, et enfin physique ; et ce,
pendant cinq jours consécutifs.


D’un point de vue
sociologique ainsi que d’apprentissage de la langue, ce séjour a été
fort intéressant. Peterborough est une petite ville nord-américaine
typique, d’une manière presque stéréotypée. En dehors du centre-ville,
la quasi-totalité des édifices sont presque uniquement en bois, et ce
ne sont que de petites maisons individuelles à perte de vue (je me suis
d’ailleurs égaré plus d’une fois). Les distances sont immenses, et il
n’y a pas lieu de s’étonner de ce que de nombreux camarades de 16-17
ans se déplacent en voiture. La nature est très présente, en
particulier la faune, surprenante en milieu urbain : des écureuils
gambadent un peu partout, les ratons-laveurs ne sont pas rares, on
aperçoit des biches à proximité immédiate de la ville, et j’ai croisé à
maintes reprises de nocturnes putois (étant donné que même un bain de
sauce tomate peine à éloigner leur pestilence en cas d’aspergement, je
n’en menais pas large).


Les habitudes alimentaires
étaient également un point qui soulevait ma curiosité. On m’avait
prédit que je prendrais au Canada un certain nombre de kilos ;
curieusement ce nombre a été négatif. Et pourtant ce n’est pas faute
d’avoir abusé de demi-douzaines de donuts chez Tim Horton’s, la chaîne
nationale en la matière, ni de sodas infects au goût de visite chez le
dentiste, ou encore de bonbons gélifiés, fort piteux placebo de nos
Haribos européens. Ma mère d’accueil se trouvait être une excellente
cuisinière, même si ses plats étaient effectivement copieux et
particulièrement riches en féculents, protéines et autres lipides.
Signalons encore que le fast-food est une véritable culture là-bas :
alors qu’ici on est en peine d’échapper à l’hégémonie de McDonald’s
dans ce domaine, on trouve au Canada pléthore de chaînes du même genre.


Peterborough
est une petite ville. Il ne s’y passe pas toujours quoi que ce soit qui
puisse être jugé digne d’intérêt, surtout quand on sait que boire un
quelconque breuvage alcoolisé sous l’âge de 19 ans est passible de
l’extradition avec interdiction de séjour prolongée (ceci est à peine
en dessus de la vérité), en conséquence de quoi je bois désormais du
café. Cette contrainte est la même pour le tabac. En revanche, j’ai été
surpris en ce qui concerne le cannabis. En Suisse et dans mon
entourage, je suis témoin d’un laxisme des autorités et d’une
banalisation assez poussée de cette substance somme toute illicite. Je
m’imaginais qu’au Canada ladite substance serait fortement interdite,
voire même diabolisée ; il n’en est rien. La situation semble
identique, hormis de menus détails de prix par exemple. Bref, après
cette

digression sur les substances psychoactives, revenons aux
loisirs. Pour s’occuper à Peterborough, le cinéma est une bonne idée,
bon marché de surcroît. Les Canadiens regardent d’ailleurs beaucoup la
télévision, pour autant que j’aie pu en juger. Ce calme relatif a
cependant été bénéfique, notamment à mon apprentissage (fort humble) de
la guitare. Une exception de taille cependant, et saluons ici
l’excellent investissement musical de la jeunesse canadienne : j’ai eu
le privilège incommensurable d’assister à un concert donné dans un café
fort sympathique par deux bons groupes constitués à 90% de camarades de
ma classe de physique. On y a eu droit entre des compositions
originales à de jouissives reprises de Herbie Hancock et de Weather
Report, et à la contribution en « special guest » d’un cinéaste du
cours d’Anglais, maîtrisant le vibraslap et les vocalises pour le moins
avant-gardistes.


Venons-en maintenant à l’évolution de
mon niveau d’Anglais. Je ne me suis pas rendu compte pendant la durée
de ce séjour d’une quelconque amélioration, appliqué que j’étais à
m’escrimer avec l’expression orale en cette langue de Saxons, de
Frisons et autres Angles. Au terme de ce séjour cependant, j’ai pris
conscience d’une réelle augmentation au niveau notamment du
vocabulaire, de la conversation et de la compréhension. J’ai même été
plus ou moins capable de décrypter l’Anglais mâtiné d’accent italien de
Don Corleone dans le Parrain (l’étape suivante étant l’accent écossais
dans Braveheart). Il faut cependant noter que l’intensité de la facette
linguistique de ce séjour a été édulcorée par le fait que j’étais
accompagné par quatre jeunes genevoises qui constituaient ainsi un
perfide détournement du but premier de l’extra-muros en question.


Je
recommande en conclusion hautement le Canada à toute personne
intéressée par un séjour linguistique anglophone. J’ai sans doute eu de
la chance, mais cette expérience soulève un enthousiasme populaire
indescriptible en mon for intérieur. »


Tal at PCVS



01.02.2010

Chapitre vingt-six

Extra-muros (I)


De:         Ewel K.

Envoyé:     Mardi 29 mars 05 18:30

A :         'Tal K.'

Objet:        Arrivée au Canada



Cher Tal,

Je
suis désolée pour toi. Le vol a dû être un vrai calvaire: vomir 7 fois!
Nous aurions dû prendre les mesures que grandpa nous a proposées.
Comment vas-tu à présent? Comment te sens-tu dans la famille M.?
Ecris-nous!

Bisous, maman


De:         Ewel K.

Envoyé:     Jeudi 31 mars 05 10:20

A :         'Tal K.'

Objet:        De maman


Talisman,

Comment
ça va? No news, good news, comme on dit! Comment se sont passées tes
premières journées à l'école? Est-ce que tu te débrouilles en anglais?
Je serais contente de recevoir quelques nouvelles de ta part. Alors que
tu vas à l'école, Naïm passe de bonnes vacances paresseuses, moi aussi
d'ailleurs.

A très bientôt, maman


De:        Ewel K.

Envoyé:     Mardi 5 avril 05 12:40

A :         'Harry M.'

Objet:        Tal


Hi Harry,

It's
good to hear from you and that both of you seem to get along well. We
know that Tal's addicted to drumming. Hopefully, he won't disturb the
whole family. Please tell us, why Tal doesn't write nor answers any
mails. Best regards to everybody, Ewel (Cela fait plaisir d'avoir de
tes nouvelles, d'apprendre que tous les deux vous semblez bien vous
entendre. Nous savons que Tal est accro à la batterie. Espérons qu'il
ne dérange pas toute la famille. Dis-nous s’il te plaît pourquoi Tal
n'écrit pas et ne répond à aucun courriel. Meilleures salutations.)


De:         Tal K.

Envoyé:     Mercredi 20 avril 05 21:41

A :         'K.'

Objet:        Double pédale



Bonjour/soir/nuit tout le monde,

Message
pour Naïm et Yoav: j'ai commandé une double pédale en précisant que je
l'achèterai seulement si ça tourne autour des 450,-. Elle devrait
arriver dans deux semaines.

Bye, Tal


De:         Yoav K.

Envoyé:     Mercredi 20 avril 05 22:35

A :         'Tal K.'

Objet:        RE: Double pédale


Tal,


Ani
lo yodéa lama ata mémaher liknot dvarim yakarim achshav. Ma taasé im
ignevou o shézé itkalkel? Im ata tzarich késéf tagid lanou! Saper kzat
al Kanada! Dash mi aba (Je ne sais pas pourquoi tu es pressé d'acheter
des objets chers maintenant. Que feras-tu si on te les vole ou s'ils
s'abîment? Si tu as besoin d'argent, informe-nous! Parle-nous un peu du
Canada! Salutations de papa)


De:         Ewel K.

Envoyé:     Lundi 25 avril 05 12:39

A :         'Tal K.'

Objet:        Salut mon bonhomme


Cher Tal,

Sans
nouvelles de ta part, j'ai envie de te parler d'un problème
professionnel: Tu sais que cette année j'assume la maîtrise d'une
classe très hétéroclite. Jeudi dernier, j'interpelle un élève à cause
d'absences non excusées. Lorsqu'il s'approche, j'aperçois un insigne
qui ressemble à s'y méprendre à une croix gammée. De fil en aiguille,
il m'avoue qu'il fait partie d'un groupe d'extrême droite. Ses parents
ignorent son engagement politique et croient les mensonges qu'il leur
raconte, p.ex., suite à une bagarre, il était venu en classe avec un
œil au beurre noir et sa mère m'a affirmé qu'il était tombé sur le coin
d'une table.

Du coup, je ne sais pas quelle attitude adopter.
Dois-je informer les parents, ouvrir un débat en classe, faire appel à
une aide extérieure? A cause de l'histoire de notre propre famille, je
ne peux pas accepter les dérives de mon élève.

Comment vas-tu?
Comment va la famille M.? Comment se portent les autres élèves
genevoises? Est-ce que tu as pensé à Pessach? J'attends avec impatience
un mail de ta part!

Bye bye, maman


De:         Tal K.

Envoyé:     Lundi 25 avril 05 22:26

A :         'K.'

Objet:        RE: Salut mon bonhomme


Hello Maman,


Je
sais pas, pour ton élève dextre aime droite, c'est malheureusement pas
illégal du moment qu'il ne fait ou dit pas des "trucs racistes". S’il
te plaît, ne cherche pas d'ennuis avec ces énergumènes douteux.

Sinon
tout va bien. J'ai passé Pessach à jouer de la guitare (et à chanter
des chants profanes en plus). Les Genevoises vont bien, il y a une
deuxième élève de ton lycée qui est arrivée aujourd'hui, mais je ne
crois pas que tu l'aies eue comme élève.

Allez, à bientôt, Tal


Coucou Naïm,

Je
t'ai dit que j'ai commandé la double pédale dans un magasin à Toronto.
Je vais voir si la mère de mon voisin en classe de physique, qui est
batteur (le voisin, pas la mère), qui travaille à Toronto (la mère, pas
le voisin), pourrait la chercher (la pédale, pas la mère, ni le
voisin).

Ok, à +, Tal


De:         Ewel K.

Envoyé:     Mardi 26 avril 05 18:40

A :         'Tal K.'

Objet:        De maman


Cher Tal,

Comment
s'appelle la nouvelle élève genevoise qui est arrivée? En parlant avec
des connaissances, j'apprends que beaucoup de jeunes ont fait
l'expérience d'un séjour linguistique au Canada… En fait, ce sont
toutes des filles!

Comment te sens-tu? Tu t'es mis à la guitare?
Ça va être ton prochain investissement? Vendredi, c'est le concert
annuel de l'Harmonie, Naïm doit assurer. Dans quelques jours, c'est
l'anniversaire de grandpa: si tu pouvais lui écrire quelques lignes, ce
serait super.

Voilà bonhomme, bisous de maman



De:         Ewel K.

Envoyé:     Lundi 2 mai 05 21:52

A :         'Tal K.'

Objet:        De maman



Cher Tal,

Quand
on me demande comment va Tal, que fait-il? Je réponds: il fait de la
batterie, joue de la guitare et va à l'école. Alors, on me repartit:
mais comment se sent-il, a-t-il de nouveaux copains, comment est sa
famille d'accueil, sort-il, comment est l'enseignement au Canada, vous
envoie-t-il des photos? Je réponds: je n'en sais rien, rien du tout. Je
pense que ce serait un minimum que de t'installer un quart d'heure
devant ton ordinateur et de nous tracer un portrait des gens qui
t'entourent, de nous parler de tes cours et des week-ends que tu passes.

Je te donne un exemple:

Samedi
soir, nous étions chez Diane et Mani. Tina avait invité un copain
malentendant. Il s'appelle François, a seize ans et va en neuvième
année. Il a été oralisé, mais lorsqu'il parle, on ne comprend
pratiquement rien. Par contre, il est drôle, bourré d'humour. Il nous a
tous fait rire avec ses gestes et mimiques. Nous l'avons ramené chez
lui dans sa magnifique maison de l'autre côté du canton.

Dimanche,
grandma et grandpa sont venus chez nous. Grandpa était content des
messages que tu lui a envoyés: il a un souci de santé, sa jambe lui
fait très mal.

Aujourd'hui nous avons passé chez le notaire: le
chantier ne commencera vraisemblablement qu'en juin au rythme auquel
vont les choses.

Voilà, c'est ton tour de m'écrire, pas en style télégraphique, ni en codes chiffrés si possible.

Bisous, maman


De:         Ewel K.

Envoyé:     Jeudi 5 mai 05 11:27


A :         'Tal K.'

Objet:        Anniversaire de Naïm


Hello Talisman,

Aujourd'hui
c'est le 5.5.05.! Une belle date pour un anniversaire qui coïncide avec
l'Ascension. Or, ce n'est pas une journée réjouissante: aujourd'hui on
commémore la Shoah, il pleut et surtout, surtout… Kratze a été endormi
hier. La petite Inès est restée stoïque en public, mais a beaucoup
pleuré. Elle est allée avec ses parents chez le vétérinaire et a noté
l'heure et la date de la mort de Kratze sur un bout de papier. Puis
toute la famille l'a enterré dans le jardin où il repose à présent,
proche de nous, comme il l'a toujours été. Le plus surprenant, c'est
Félix: il n'arrête pas de tourner en rond et de miauler. On doit tous
faire le deuil de cet ami qui nous a quittés.

Naïm ne veut pas
faire de fête cette année: ce soir nous sommes invités chez grandma. En
guise de gâteau, Naïm a voulu un tiramisù.

J'espère que tu vas
bien, que tu ne seras pas trop attristé par ma mauvaise nouvelle.
J'attends toujours ta longue lettre; je t'embrasse, maman


De:         Ewel K.

Envoyé:     Dimanche 8 mai 05 19:05

A :         'Tal K.'

Objet:        Ton téléphone



Cher Tal,

C'était
très sympa de t'entendre au téléphone: tu as fait très plaisir à Naïm.
Vendredi, j'ai rencontré l'architecte. Il coupe de plus en plus les
prestations, ça commence à devenir agaçant! Il y a un problème de
canalisations qui risque de causer encore du retard. Enfin, il veut
peindre la maison en rouge: tu imagines! On n'est pas sorti de
l'auberge, les vrais soucis ne font que commencer!

Ton appel téléphonique ne te dispense pas de ta lettre!

Bisous et bonne semaine, maman


De:         Ewel K.

Envoyé:     Vendredi 20 mai 05 12:39


A :         'Tal K.'

Objet:        News?


Talisman,

Il
paraît que tu es l'ange gardien d'Emmanuelle qui est au Canada avec
toi. Que s'est-il passé? Peux-tu me le raconter? Que se passe-t-il de
toutes façons?

Je t'embrasse, maman


De:         Daniel Z.

Envoyé:     Jeudi 2 juin 05 05:34

A :         'Tal K.'

Objet:       


Salut l'autiste!


Tu joues à la tombe? Tchô, Daniel


De:         Tal K.

Envoyé:     Vendredi 3 juin 05 05:34

A :         'K.'

Objet:        Hello


Hello tout le monde,

Ça
va en Suisse? Les travaux commencent enfin? T'es pas trop débordée,
maman? Hier on était au cinéma et on a vu deux films de suite. L'un se
passait à Santorin par moments, mais sans Schwarzenegger.

Ce week-end je vais m'arranger pour aller à Toronto, et ensuite chez vos amis Carl et Lisa à Niagara. Ça va être sympa!

Je
suis en train de me dire que j'aimerais bien rester ici plus longtemps.
Trois mois, c'est une période pourrie, parce que, après deux mois, on
commence à connaître les gens et hop, il faut partir. Pffff!

Enfin, je suis quand même content de vous voir bientôt! Tal



De:         Cali

Envoyé:     Lundi 6 juin 05 19:18

A :         'K.'


Objet:        Hello from Niagara


Ewel and Yoav,

This
is just a quick note to say we saw Tal this past weekend. Too bad he
could not spend more time and had to be back in school today.

Tal
is a very thoughtful, mature and responsible young man … you should be
proud, he's a nice boy! Regards, Carl and Lisa  (Juste quelques mots
pour vous dire que nous avons vu Tal le week-end dernier. Dommage qu'il
n'ait pas pu rester plus longtemps, mais il devait retourner à l'école
aujourd'hui. Tal est un jeune homme réfléchi, mûr et responsable… vous
pouvez être fiers de lui, c'est un garçon super! Salutations, Carl et
Lisa)


De:         Ewel K.

Envoyé:     Mercredi 8 juin 05 08:20

A :         'Tal K.'

Objet:        Après ton téléphone


Cher Tal,

Nous
étions contents de ton téléphone hier soir. Contents également
d'apprendre que tu vas très bien. Comme ton retour à la maison se
rapproche, j'aimerais te donner quelques petits conseils.

Tout
d'abord, pour remercier la famille M., tu devrais leur acheter un grand
bouquet de fleurs ou un objet pour leur fast food (une horloge, un
tableau mural p.ex.). Si tu manques d'argent, on t'en donnera.

Ensuite,
pour que tu ne souffres pas trop pendant le vol, va à la pharmacie et
demande un médicament contre le mal de voyage en expliquant de quoi tu
souffres. Achète-toi de la vitamine C et des bonbons à sucer très
concentrés en vitamine C!

Tu n'as pas besoin de nous apporter de
cadeaux. Naïm a reçu une douzaine de t-shirts ce printemps: pour son
anniversaire, de ses amis, de la famille israélienne etc.

C'est
vrai que tu devras te réhabituer à vivre avec nous. Il y aura
probablement un peu moins de libertés qu'au Canada. Par contre, tu ne
seras pas trop envahi par notre présence: le 3 juillet, Naïm part en
Israël et j'accompagne un groupe d'élèves à Dublin pendant une semaine.
Il faudra réfléchir à ce que tu feras au mois de juillet, Yoav n'ayant
pas eu de nouvelles pour un éventuel job d'été.

Bisous et à bientôt, maman



30.01.2010

Chapitre vingt-cinq


Hongrie


Depuis
des années, Yoav souhaitait entreprendre un voyage qui le ramènerait
sur les traces de sa famille disparue en 1944. Pendant les vacances
d'été 2005, il arriva enfin à convaincre sa famille de l'accompagner en
Hongrie. Avant d'entreprendre leur périple au nord-est du pays, ils
avaient loué un petit appartement dans un agréable quartier résidentiel
surplombant Buda et passèrent quelques journées plaisantes dans la
capitale. Le seul à ne pas vraiment apprécier le programme des visites
fut Naïm que "tout gonflait" du haut de ses quatorze ans. Selon les
situations, Tal usa de son talent de diplomate ou de tyran pour
convaincre son frère de participer aux excursions quotidiennes. A
contrecœur, en ronchonnant, Naïm finit par suivre sa famille dans les
nombreux musées et monuments historiques, dans le quartier juif et la
synagogue de la ville. Tout comme pendant leur tour de Suisse, Yoav et
Ewel durent sans cesse organiser des pauses glace ou des moments de
détente dans les bains thermaux de la capitale magyare pour motiver
leur cadet.


Tal,
comme à son habitude, se montra curieux, ouvert et intéressé. En
quelques jours, il maîtrisa le vocabulaire de base du touriste de
passage. Avec un grand sourire, il répétait inlassablement les termes
hongrois qu'il captait dans la rue comme "sárga barack fagylalt", glace
aux abricots ou "noí fodrász es férfi fodrász", coiffeur pour hommes et
femmes. Le sens de son nom en hongrois provoqua chez lui un éclat de
rire franc, Tal signifiant "plat" ou "assiette". Il conclut qu'il
valait mieux s'appeler assiette que Ferenc, le nom de chaque deuxième
Hongrois qu'ils croisèrent sur leur chemin. Avec son humour habituel,
il rappela à l'occasion que dans la plupart des langues qu'il
connaissait, son nom avait une signification: "das Tal" en allemand,
"qué tal" en espagnol ou "tall" en anglais. Or, Tal ne révéla jamais ce
qu'il pensait vraiment de son nom.


Après d'agréables
journées dans la capitale, Yoav loua une voiture pour entreprendre le
voyage qui devait les mener à Tolscva, un village dans la région du
fameux vin Tokaj. Dans cette contrée vivaient avant la guerre les Juifs
de Szatmár, des orthodoxes dans la lignée des Hassidim (courant
religieux du Judaïsme né en Europe de l'Est parmi les Juifs
ashkénazes), dont Sara était issue. En chemin, ils s'arrêtèrent pour
visiter des lieux touristiques comme Eger ou pour faire quelques
escapades et courses pédestres dans la chaîne sud des Carpates. Alors
qu'Ewel avait toujours imaginé le pays de Dracula et des vampires comme
un paysage de montagnes arides, de ravins et de gorges profondes et
dangereuses, elle fut surprise de la douceur des collines recouvertes
de forêts et de cépages qui s'étendaient à perte de vue.


A
Tolscva, tous quatre descendirent dans l'unique auberge du village dont
ils étaient d'ailleurs pratiquement les seuls occupants. Immédiatement,
ils se mirent à la recherche de la maison de la famille Frenkel, les
grands-parents de Yoav. Sara leur avait expliqué que leur maison se
trouvait à proximité de la synagogue et d'une église orthodoxe. Or, la
synagogue avait été rasée pour y ériger un dispensaire. Yoav se mit à
interroger les passants d'un certain âge, mais se heurta à la méfiance
des villageois qui les évitaient, jusqu'au moment où ils rencontrèrent
Papa Ferenc, un vieux monsieur d'environ quatre-vingt ans qui les
invita dans son jardin pour partager avec eux le fameux vin blanc qu'il
conservait dans d'imposants tonneaux dans une sorte de cave troglodyte.
Tal y goûta également avec un joyeux "egeszégére!" Sous l'effet du
muskotaly, le vieux Ferenc devint loquace, bien que la conversation
restât difficile à cause de ses maigres connaissances d'allemand. Un
peu éméché, il finit par amener ses quatre invités chez Julia, la femme
responsable du cimetière juif de Tolscva. Ils la trouvèrent en robe de
chambre et bigoudis et prirent rendez-vous avec elle le lendemain à dix
heures.


A l'heure convenue, Yoav s'impatientait de
la paresse et du retard des ses deux garçons. Une fois de plus, Naïm
protesta contre le programme de la journée: rencontre avec Julia,
visite du cimetière juif de Tolscva, rendez-vous dans la mairie pour
découvrir le registre civil. Ces plans soûlaient l'adolescent qu'il
était. Mais lorsque ses parents et Tal firent mine de partir seuls, ils
se ravisa et les accompagna. Julia les reçut avec du café et des
biscuits comme s'ils avaient été des membres de sa famille. Puis elle
s'empara d'une clé imposante, se couvrit la tête d'un voile et les mena
au cimetière qui surplombait le village. Leur déception fut grande: le
lieu était ravagé, des stèles arrachées jonchaient le sol et étaient
recouvertes de ronces. Le contraste avec le cimetière chrétien bien
entretenu de l'autre côté de la rue était saisissant. Ewel se permit
une remarque cynique:

- Au moins ce cimetière est digne de Dracula!


Julia
expliqua qu'avant d'avoir la charge de la clé du lieu, les tombes
avaient été vandalisées. Il semblait que Tolscva s'activait à effacer
les traces de l'importante communauté juive qui avait jadis contribué à
l'épanouissement économique de la région. Tal et ses parents se mirent
à décrypter les pierres tombales en yiddish pendant que Naïm boudait
sur une pierre vierge de ronces et de lierre, quand Yoav s'exclama
triomphant:

Regardez: Elias Frenkel décédé en 1917, pendant la
première guerre mondiale. C'est le nom de mon arrière-grand-père! Le
grand-père que ma mère n'a pas connu! Au moins, il possède une tombe,
lui!

Contrairement
à la plupart des pierres tombales, celle d'Elias se dressait debout aux
côtés de trois autres stèles. Sur la dernière, il lurent en lettres
latines "Spitz Szygmond". Julia leur expliqua fièrement:

- Il s'agit de la famille de Mark Spitz, le champion américain de natation, elle est originaire de Tolscva.


Ewel
ne put pas vérifier ces dires, mais elle pensa tout bas: après Mark
Spitz, la prochaine personnalité issue de Tolscva serait Tal K. Elle
observa affectueusement son fils qui continuait assidûment à déchiffrer
les inscription des tombes.




Après
le cimetière, ils se rendirent à l'hôtel de ville, où la maire de
Tolscva les accueillit avec beaucoup de bonne volonté en essayant de
dissimuler sa méfiance. Elle mit à leur disposition les registres
civils des années vingt et trente dans lesquels ils retrouvèrent
rapidement les noms de Samuel Frenkel et de Frida Stern, la jolie
grand-mère aux yeux violets ainsi que leurs sept enfants. Le dernier,
le petit David, avait trois ans au moment de la déportation. A leur
grande surprise, le nom de Sara ne figurait à nulle part. Tal comprit
soudain:

- Là, le 22 mai doit correspondre à la date de naissance de sabta (grand-mère)!


C'est
ainsi, dans la mairie de Tolscva, qu'ils apprirent que Sara avait
modifié son identité à sa libération des camps: en fait, elle était née
sous le prénom de Regina en 1929 et non pas sous celui de Sara, deux
ans plus tard comme elle le prétendait. Elle était la deuxième fille de
Samuel et de Frida et non pas la septième, comme ils l'avaient cru. Peu
à peu, Ewel reconstitua le puzzle de la vie de sa belle-mère et la
tragédie de la famille Frenkel.


Malgré ces
découvertes, Tal et ses parents cherchèrent vainement la maison des
Frenkel dans le village qui semblait avoir peu changé pendant les
années du régime communiste, même si certains signes trop visibles de
la présence juive avaient été volontairement annihilés. Pendant ces
quelques jours de recherche, Tal fit preuve d'un véritable intérêt pour
le passé de sa famille. Pourquoi ne prit-il pas exemple sur son
admirable grand-mère un peu plus d'une année plus tard? Est-ce que ses
origines étaient trop lourdes à porter? Est-ce que les générations de
l'après-Shoah étaient plus vulnérables? Enfin, est-ce que le
traumatisme subi par les générations précédant Tal constituait un cours
d'eau invisible contribuant à alimenter le lac artificiel?








28.01.2010

Chapitre vingt-quatre

Maison rouge

En
2003, après leur premier retour du Maroc, il fit très chaud. Pas un
seul orage d'été ne vint rafraîchir l'air et les esprits surchauffés,
abreuver la nature assoiffée, rompre l'étouffante canicule. La famille
K. eut chaud également. D'abord Yoav transpira suite à son licenciement
économique après dix-sept ans de loyaux services. Cette mesure
inattendue l'affecta plus que prévu, bien qu'il retrouvât presque
immédiatement un nouvel emploi. En octobre, tous furent affligés par la
mort du grand-père Avram qui survint après plusieurs années de
problèmes cardiaques. Pendant environ sept mois de la même année,
l'aîné des cousins israéliens de Tal et de Naïm s'installa chez la
famille K. La présence permanente du jeune homme était une épreuve pour
Ewel qui bouillait intérieurement à cause de sa passivité et de ses
interminables phases de sommeil. En principe, les animaux hibernent; le
cousin, lui, estivait si on peut dire. Alarmée, Ewel téléphona à sa
belle-sœur qui la rassura: non, elle ne devait pas s'en faire, non, il
n'avait pas tendance à être dépressif, non, il se disait content de son
séjour à Genève. Ewel en conclut que les jeunes gens passaient par une
phase passive; dès lors, elle ne s'inquiéta pas de l'inertie de Tal
pendant le dernier été de sa vie. Enfin, pendant les mois de canicule,
Ewel devait préparer le cours de deuxième année en histoire de l'art.
En nage, elle passa d'innombrables heures à scanner des reproductions
d'œuvres et à les organiser en diaporama comme supports de ses cours.

La
chaleur envahissait la maison, réverbérée par le sol et les murs.
Toutes les stratégies pour s'en défendre semblaient vouées à l'échec.
Tal se procura un ventilateur qui tourna sans interruption. Ewel se fit
des cataplasmes d'eau froide et tenta de créer des courants d'air dans
toute la maison. Or, ces flots d'air étaient non seulement brûlants,
ils étaient également bruyants. En effet, les quatorze enfants du
lotissement et leurs nombreux amis profitaient pleinement de leurs
vacances d'été, envahissant les piscines gonflables des jardins,
exprimant leur joie de vivre sur les terrasses entre les deux rangées
de maisons. Les enfants en groupe ne se parlent jamais, les enfants en
groupe crient toujours. Ils ne possèdent pas d'autre moyen de
communication. Seul Tal avait dérogé à cette règle lorsqu'il était plus
jeune: il ne s'était jamais mêlé à des groupes. Ewel ne voulut pas
devenir un rabat-joie, elle souffrit en silence du vacarme environnant.
Le même été, elle constata avec consternation que sous l'effet de la
chaleur, leur maison avait rétréci, un peu comme un raisin qui sèche au
soleil. A vrai dire, la présence de deux hommes et de deux adolescents
donnait l'impression que le volume de la maison s'était resserré. La
cuisine était trop exiguë, la table à manger trop petite. Quant à la
salle de bain prise d'assaut, les files qui se formaient devant la
porte paraissaient interminables. Pour ne pas devenir une effroyable
mégère, Ewel dut imaginer une solution. Celle-ci se présenta sous forme
de rêve éveillé: changer de maison, déménager.

Pour se
sentir exister, Ewel avait besoin de projets. Ses études d'histoire de
l'art terminées, elle était à la recherche d'un autre but. Celui-ci
s'imposa à elle pendant l'été torride: il fallait trouver un nouveau
lieu de vie. Elle se mit à éplucher systématiquement toutes les
annonces de la région et commença à visiter des biens immobiliers: elle
alla de déception en déception. Alors qu'elle entreprenait ses
recherches seule, elle reçut bientôt du renfort. En effet, Eva, sa
voisine et amie, se joignit à elle. Bien que celle-ci fût moins décidée
à quitter définitivement sa maison mitoyenne, elle s'intéressa à la
possibilité de changer de logement. L'idée de trouver deux maisons
jumelées s'imposa naturellement aux deux voisines et amusa les
promoteurs et régisseurs qu'elles rencontrèrent. Un jour, Ewel trouva
un magnifique terrain surplombant le lac. Elle y emmena immédiatement
Tal qui partagea l'enthousiasme de sa mère: le lieu était magnifique,
la vue exceptionnelle. Raymond, le mari d'Eva, accompagna Ewel chez le
courtier qui, après les avoir fait attendre inutilement, leur apprit
sèchement que le terrain n'était plus à vendre. Déçue, elle ne se
découragea toutefois pas et reprit ses recherches. Finalement, ce fut
Eva qui dénicha la perle rare: un terrain pour deux maisons à trois
cent mètres de leur lotissement. Avant même que les plans des futures
maisons soient dessinés, les deux familles communiquèrent à
l'architecte leur intérêt  pour le projet. Ce fut le début d'une
aventure risquée qui dura plus de deux ans et demi et qui mobilisa
toute l'énergie d'Ewel avec des rebondissements aussi inattendus que
dramatiques.

Les plans arrivèrent une demi-année plus
tard: à leur grand soulagement, ils correspondaient presque
parfaitement à ce que les deux familles désiraient, un contrat fut
aussitôt signé avec le promoteur. Ewel, qui manquait d'expérience
relative au marché immobilier, invita l'homme à s'occuper de la vente
de leur maison mitoyenne. A deux reprises, il partagea un repas avec la
famille K. Puis, il revint régulièrement en compagnie de clients
potentiels. Un jour, après l'une de ces visites, il accepta
l'invitation d'Ewel de prendre un café. Alors qu'elle préparait le
breuvage, un appel sur le téléphone portable du courtier le mit soudain
hors de lui. Dans son état d'agitation, l'homme se passa les mains dans
ses cheveux clairsemés qui restèrent dressés sur son crâne. Le teint de
son visage passa par toutes les nuances du rouge pour devenir cramoisi,
de la bave se forma sur les commissures de ses lèvres. Lorsqu'il
raccrocha, Ewel lui proposa gentiment le café qu'elle lui avait
préparé. Or, il se dressa d'un bond et commença à l'insulter:

-
Vous n'êtes qu'une malhonnête! J'aurais pu vendre la maison qui sera
bâtie pour vous cent cinquante mille francs plus cher. A cause de vous,
je perds de l'argent. De plus, je ne gagne pratiquement rien sur la
vente de cette maison. Je ne veux plus gaspiller mon précieux temps
avec ce taudis.

Ewel y perdit son latin. D'un homme affable qui
avait accepté son invitation, son hôte s'était métamorphosé en quelques
instants en un démon hirsute. Ewel avait peu d'expérience de la folie.
Elle avait oublié qu'en un instant, la vie peut basculer. Elle
s'approcha de l'homme pour tenter de le calmer. Mais il était déjà prêt
à partir:

- Vous ne pensez qu'à ça. Gagner de l'argent, canaille.

Ewel
ignorait s'il s'adressait à elle ou s'il commentait le coup de fil
qu'il avait reçu. Elle ne désirait qu'une chose, qu'il quittât son
domicile, qu'il n'y revînt pas, plus jamais. Elle fut soulagée
lorsqu'il déclara:

- Je m'en vais. Je ne m'occuperai plus de la vente de votre maison. Allez au diable.


Après
le départ de l'individu, Ewel dut se détendre un moment. Elle réfléchit
à la promptitude et à la brutalité avec laquelle l'esprit humain peut
répondre à une stimulation négative, à la fragilité de l'équilibre
psychique. Cet incident ne la découragea pas de mener son projet à
bien, mais il semblait préfigurer que le parcours jusqu'à la nouvelle
maison serait semé d'embûches.


Un an et demi après la
découverte du terrain, les travaux de construction commencèrent et
occupèrent Ewel jour et nuit. Elle se rendit quotidiennement sur le
chantier, supervisa les progrès et signala systématiquement les
dysfonctionnements à l'architecte qui finit par s'énerver:

- Je ne veux plus que vous m'envoyiez toutes ces lettres, s'insurgea-t-il.


Elle
dut apprendre à lâcher prise; néanmoins le projet l'absorba plus
qu'elle ne le voulut. Un jour, l'architecte annonça aux deux familles
que leurs maisons seraient de couleur rouge. Eva réagit avec
enthousiasme, Ewel fut plus réservée. Elle avait imaginé une maison
blanche, immaculée. Elle dut réajuster toutes les images mentales
qu'elle s'en était fait. Une maison rouge lui rappelait les toiles
d'Edvard Munch intitulées Vigne vierge. De grands aplats rouges
représentant la vigne automnale y couvraient les façades d'une villa
pour suggérer le sang et l'angoisse existentielle à l'intérieur de ses
murs. Malgré ses réserves, Ewel finit par accepter la couleur de sa
nouvelle maison. Elle serait rouge brique comme la maison où elle était
née en Allemagne, elle aurait le même numéro également: le numéro
treize. Ewel n'était pas superstitieuse. Après un grand nombre de
soucis à cause de servitudes non réglées, de canalisations mal
définies, la maison rouge fut bâtie et devint très belle. Mais la
maison rouge abrita le pire des malheurs, le pire des drames qui puisse
survenir dans une famille. Ewel s'en voudrait d'avoir usé tant
d'énergie pour des murs, de ne pas avoir vu les difficultés de Tal, de
ne pas avoir été suffisamment présente pour lui, de ne pas l'avoir
soutenu et aidé pour son travail de maturité. Tout comme les habitants
des maisons peintes par Munch, elle devrait apprendre à vivre dans la
maison rouge, malgré sa blessure béante et son existence brisée.



Edvard Munch, Vigne vierge rouge




27.01.2010

Chapitre vingt-trois

Maroc


Si
Dieu a privilégié un pays, c'est sans aucun doute le Maroc avec sa
température moyenne de vingt-sept degrés sur les côtes, ses paysages
variés, ses villes impériales et ses riads somptueux. Ewel en rêvait
depuis des années, lorsqu'un été, elle y partit seule avec Naïm. Yoav
ne disposait plus de vacances et Tal, qui avait presque dix ans, partit
pour la première fois seul chez ses grand-parents au kibboutz. Alors
que la mère et son fils cadet profitèrent de leur séjour au Maroc, Tal
souffrait de mal de pays en Terre Sainte. Malgré la présence
chaleureuse de sa famille paternelle, il réclamait sa mère. Ewel
ignorait à quel point elle était indispensable à son aîné, persuadée au
contraire qu'il était assez grand pour s'émanciper de sa présence
permanente. Lorsque, deux ans plus tard, Naïm fit la même expérience
que son frère, il s'épanouit complètement en présence de ses
grands-parents, de ses nombreux cousins et amis kibboutzniks. Après
cette séparation douloureuse, Tal ne partit plus seul en vacances.
Ewel, pour se faire pardonner, proposa à ses trois hommes de retourner
au Maroc qu'elle avait tant apprécié. Malgré les réticences de Yoav,
ils y passèrent deux mois de juillet consécutifs, en 2003 et 2004.

   

La
première année, Ewel planifia un tour du royaume d'une durée de presque
un mois. Ils partirent de Sète sur un ferry avec leur propre véhicule.
Ewel et ses enfants profitèrent de la mini-croisière avec pension
complète alors que Yoav était en proie à un mal de mer qui l'accabla
pendant toute la durée de la traversée. Dès leur arrivée à Tanger, ils
commencèrent leur périple en longeant la corniche rifaine en direction
de Ceutà. Le lendemain, après avoir visité la sulfureuse médina et le
musée de l'artisanat de Tétouan, ils prirent leurs quartiers dans un
club de vacances où ils comptèrent se reposer quelques jours avant le
grand tour. Ewel s'y ennuya très vite et proposa à ses hommes de se
rendre dans un pittoresque marché, le Souk-Khémis-des-Anjra où il
verraient les habitants du Rif en costumes traditionnels. Yoav prit le
volant de leur voiture et comme Naïm préférait rester à l'hôtel, ils
partirent à trois sur des routes qui n'étaient en réalité que des
pistes. Sur le chemin du retour, après avoir abusé d'olives et de
melons, ils empruntèrent une piste poussiéreuse en direction du Nord
dont l'état se détériorait à mesure qu'ils avançaient. Têtu, Yoav
refusa de rebrousser chemin. Il ne se rendit pas compte que la voiture
avait heurté une roche saillante et commençait à perdre son huile. Par
miracle, ils arrivèrent juste à rejoindre la route principale de la
corniche, lorsque le moteur les lâcha définitivement. Aussitôt, une
dizaine de Marocains serviables s'arrêtèrent pour leur porter secours
et remorquer la voiture au garage le plus proche. Là, il découvrirent
l'ampleur des dégâts. Leur véhicule s'avéra irréparable et Yoav dut
envisager de le ramener à Tanger où le verdict fut sans appel: il
fallait remplacer le moteur, c'est-à-dire en importer un d'Europe, ce
qui demanderait au minimum trois semaines. Pour ne pas compromettre
définitivement leurs plans et leurs vacances, la famille K. prit
finalement la décision d'entreprendre le tour du Maroc en voiture de
location. Le voyage qui les mena de Rabat à Marrakech et d'Essaouira
jusqu'à Ouarzazate puis Erfoud, Fès et Meknès fut aussi aventureux et
rocambolesque que les premiers jours, alternant le meilleur et le pire.

   

Le
meilleur fut un vol en piper au-dessus de Marrakech. Comme l'appareil
ne disposait que de trois places, ils formèrent deux groupes: Yoav et
Naïm entreprirent le premier vol. Puis ce fut le tour d'Ewel et de Tal
qui monta à l'avant du petit avion. La mère raconta fièrement au pilote
que son fils s'entraînait régulièrement sur un simulateur de vol. Sans
hésiter, tout en lui prodiguant quelques conseils, l'homme remit les
commandes à l'adolescent. Celui-ci se mit à piloter le petit appareil
apparemment sans difficultés, comme s'il l'avait fait toute sa vie. Ce
fut un véritable miracle: pendant toute la durée du vol au-dessus de
Marrakech, il n'eut pas de nausée et Ewel oublia momentanément sa peur
en avion. Au contraire, elle se sentit en grande confiance avec son
fils. Après une boucle d'une vingtaine de minutes, le pilote marocain
lui expliqua comment perdre de l'altitude et Tal s'exécuta. Au dernier
moment seulement, environ un kilomètre avant l'atterrissage, le pilote
reprit les commandes de l'avion. Ce vol au-dessus de la cité rouge
resterait un souvenir grandiose, inoubliable!


Le
meilleur encore fut un tour en Jeep en partance de Midelt. Avec
l'intention de se rendre au cirque de Jaffar, une belle vallée du Haut
Atlas, Yoav et Ewel louèrent les services d'un chauffeur marocain qui
les mena à travers de profondes gorges sur un plateau où ils furent
invités à partager le thé avec une famille berbère. En quittant la
tente de leurs hôtes, ils remarquèrent que le ciel s'était couvert et
qu'il avait commencé à pleuvoir. Le chauffeur les informa qu'il fallait
retourner par les gorges le plus rapidement possible à cause du risque
de crues. Ils se mirent aussitôt en route. Lorsqu'ils arrivèrent à la
hauteur de l'oued, ils s'aperçurent que celui-ci était inondé: à la
place de la vallée desséchée coulait une rivière. Le chauffeur ne se
découragea pas pour autant, il accéléra et lança son véhicule tout
terrain avec une incroyable dextérité à travers les méandres de
l'étroite gorge. Les garçons hurlèrent de plaisir: ils avaient
l'impression de voguer sur un raft motorisé.


Le
pire se produisit la dernière semaine de leur tour marocain. A Azrou,
Ewel reconnut avec horreur dans leur hôtel bon marché qu'un hôte
marocain de l'établissement crachait du sang. La tuberculose,
pensa-t-elle horrifiée. Alors que Yoav et elle-même avaient été
vaccinés contre cette terrible maladie infectieuse, prétendument
éradiquée, Tal et Naïm ne disposaient d'aucune protection. Avant leur
départ, leur mère avait pris la précaution de les faire immuniser
contre différentes formes d'hépatite. Elle n'avait pas pensé à la
tuberculose. Inquiète, Ewel ne ferma pas l'œil de la nuit. Deux jours
plus tard, à Fès, d'abord Naïm puis Tal, qui n'était jamais malade,
développèrent une forte fièvre qui les cloua dans leur lit d'hôtel.
Alors que Naïm récupéra relativement rapidement, l'état de Tal empira.
Comme ils devaient retourner à Tanger pour récupérer leur voiture et
monter à bord du ferry, ils étaient dans l'obligation de poursuivre
leur route. Le pauvre garçon se vida de toute substance et de toute
énergie vitale. Lorsqu'il arrivèrent enfin dans le port blanc, Ewel
constata avec effroi que son fils était tout jaune. Elle l'entraîna
chez un pharmacien qui lui prescrivit des antibiotiques à large spectre
et autres pilules miraculeuses. Peu à peu, Tal se sentit mieux. Plus
tard, de retour à Genève, Ewel fit faire un examen médical complet à
son fils. Les médecins ne constatèrent toutefois aucune séquelle, fort
heureusement aucune trace de BK.


Leurs
mésaventures ne découragèrent pas la famille K. Une année plus tard,
ils retournèrent à Marrakech en compagnie de Serena, la fille de leur
amie Susanne. A l'exception d'une saison ou deux, Ewel et Susanne
avaient passé toutes leurs vacances de février à skier avec les trois
enfants qui s'entendaient parfaitement. Le programme de leurs vacances
d'été comportait cette fois-ci un séjour d'une semaine dans un bel
hôtel quatre étoiles, puis quelques jours de trekking dans le massif du
Toubkal. En atterrissant sur la piste où Tal avait réalisé son exploit
un an plus tôt, Ewel eut l'impression de revenir dans un monde
familier. Pendant ce deuxième séjour, ils profitèrent de tout ce que la
ville rouge pouvait leur offrir. Sur les traces d'Elias Canetti, ils
visitèrent les moindres recoins, ruelles, marchés, musées et quartiers,
comme la Mellah, le quartier juif. Ils flânèrent sur la place Jemâa
el-Fna où la diseuse de bonne aventure prédit justement à Ewel qu'elle
aurait un fils grand et riche, mais également une nouvelle maison avec
une grande table, qu'elle voyagerait beaucoup et qu'elle aurait une
longue vie paisible avec peu de problèmes de santé! Etrangement, la
vieille femme ne lui prédit pas le drame qui l'attendait!


Dans
une échoppe qui vendait des instruments de percussion, Tal tomba sur un
djembé malien et entama un dialogue musical endiablé avec le vendeur.
Alors qu'ils faisaient mine de quitter l'échoppe sans le moindre achat,
le vendeur les poursuivit et les harcela pour qu'ils emportent
l'instrument. Ils ne voulaient pas le transporter pendant leurs
journées de marche, mais lorsqu'il baissa le prix de moitié, il ne
résistèrent plus. Tal, qui n'avait d'exigences matérialistes que
lorsqu'il s'agissait d'instruments de musique, sauta de joie.


A
la fin de la semaine, Assou, leur guide de montagne et son équipe
vinrent les chercher tous cinq à leur hôtel. Après avoir hissé leurs
bagages ainsi que le djembé sur une camionnette, ils quittèrent la
ville impériale en direction du village d'Asni où ils déchargèrent tout
l'équipement pour le fixer sur les Jeeps berbères, comme Assou nommait
ironiquement les trois mulets qui les accompagneraient. Ils marchèrent
de quatre à cinq heures par jour dans un paysage aride mais d'une
grande beauté. Les muletiers leur préparèrent d'excellents repas et
s'occupèrent des tentes qu'ils montaient et démontaient à chaque
bivouac. L'organisation de tout le périple fut parfaite. Assou s'avéra
d'un humour décapant et les trois enfants s'attachèrent à lui à travers
leurs incessantes plaisanteries. Au cinquième jour, ils escaladèrent
les quatre milles mètres du Toubkal. C'était une excursion éprouvante:
Assou empoigna Serena pour la mener jusqu'au sommet. Le paysage,
visible sur 360 degrés, y était sublime, mais l'oxygène était tellement
diluée qu'Ewel ressentit les mêmes nausées que dans les Andes; elle ne
s'attarda pas dans les hauteurs et rebroussa chemin sans attendre les
enfants, Yoav et Assou.


A
leur retour à la maison, ils constatèrent avec consternation que le
magnifique djembé était rongé de l'intérieur par des xylophages. Au
lieu de désespérer, Yoav se mit à traiter le bois avec des produits de
plus en plus puissants. Sans succès! Finalement, dépité, il l'exposa au
froid hivernal: le djembé survivrait à son mauvais traitement, il
conserva même un son agréable. Après la mort de Tal, l'instrument qui
trônait dans la salle de musique constituerait un symbole, une relique
du jeune musicien. Le 25 septembre 2006, Ewel écrivit le courriel
suivant à leur guide marocain: "Cher Assou, Merci de ton message.
J'espère que tu vas bien et que tu ne souffres pas trop du jeûne! Nous
avons déménagé cet été dans une jolie maison rouge: les enfants vont
bien. Tal a eu 18 ans, il est adulte à présent. Il reste toutefois à la
maison, le temps de finir ses études et cela prendra encore un certain
nombres d'années. Tout de bon pour toi, Ewel et cie". Elle ne reçut
jamais de réponse d'Assou qui, du coup, ignore tout du drame de son
jeune ami Tal.





26.01.2010

Dernier bulletin scolaire de Tal